Accident Vasculaire Cérébral
Pour toujours ces regards !

Chapitre 23

Un jour ou Marianne et moi nous nous promenions tranquillement main dans la main dans le parc Pommery - venir là avec elle ressemblait pour moi à un pèlerinage - nous croisâmes le vieil homme, source de toute cette histoire, assis sur le même banc où il m'avait parlé de son frère quelques mois plus tôt. Il faisait frais ce jour là. C'était l'hiver.
Quand nous nous approchâmes de lui, il ne sembla pas trop y croire. Son visage s'illuminait de surprise au fur et à mesure de nos pas.
Il avait atrocement vieilli. Il paraissait fatigué, abominablement fatigué, attaqué par je n'ai jamais su quel mal. Le grand manteau dans lequel il était emmitouflé n'empêchait même pas de deviner que son corps était horriblement amaigri.
C'était un dimanche.

Il fut très heureux de nous voir ensemble, ne pouvant retenir de grosses larmes lui couler sur ses joues usées par le temps, ne cessant de répéter qu'il le savait. Ses mots étaient ceux-là : « Je le savais ! ». Cela me toucha beaucoup. J'avais presque envie de pleurer moi aussi.
Marianne n'y comprenait rien. Accrochée à mon bras, elle ne cessait de poser alternativement ses yeux sur moi et sur lui. Elle finit par me donner de légers petits coups de coudes pour attirer mon attention.
- Mais qu'est-ce qui se passe ! Qu'est-ce que tu fabriques ! Qui c'est !

Je l'ai regardée. Elle remarqua une lueur particulière dans mes yeux, une lueur qui lui fit pressentir l'ampleur de ce que je m'apprêtais à lui révéler. Alors je me suis tourné vers le vieil homme et je lui ai demandé si par hasard il n'avait pas ses photos, ces photos, sur lui. Je me doutais qu'il ne les quittait jamais.
- Mais oui, bien sûr ! Me répondit-il tout en s'agitant à la recherche de son vieux portefeuille. Ses mains tremblaient encore plus que la fois précédente.

Ce fut un choc pour Marianne. Elle les scruta tour à tour, ainsi que moi et le vieil homme, totalement hallucinée, les yeux grands ouverts, la bouche aussi.

Nous écoutâmes attentivement l'histoire qu'il nous raconta avec force détails, comment son jeune frère et son amie s'étaient rencontrés, comment ils avaient grandi ensembles, jusqu'à l'évocation de leur mort qui laissa encore couler de grosses larmes sur ses yeux fatigués. Moi même, une énorme boule me nouait la gorge. Et Marianne était complètement défigurée.

Nous le laissâmes à ses souvenirs, incapables d'ajouter autre chose. Il nous avait beaucoup touché. Marianne ne sut que dire, qu'en penser, pendant un long moment. Ce fut pour elle comme une révélation dont elle ne cessa plus de s'étonner durant toute une semaine.

Avant de le quitter, le vieil homme nous laissa son adresse, nous priant impérativement de passer le voir de temps en temps. « Cela me ferait tant plaisir » n'avait-il cessé de répéter.

* * *

J'y suis allé trois semaines plus tard. Il habitait une maison de retraite dans un quartier au nord-est de la ville, non loin de la fac.

Il venait de mourir lui aussi, juste quelques jours après elle.

Sa voisine de chambre me donna deux photos qu'il lui avait confiées, pour moi, sentant venir sa dernière heure.

Cette fois-ci, c'est moi qui restais.

Heureusement qu'il y avait le bleu de Marine, sinon j'aurais pu me flinguer.

… c'était la FIN …

… mais fallait bien continuer.