Accident Vasculaire Cérébral
Pour toujours ces regards !

Chapitre 22

C'était comme une de ces soirées où l'on aimait discuter dans la pénombre, où l'obscurité nous déliait la langue, comme si cela nous permettait de nous dire ce genre de choses qu'en temps normal on aurait pas pu avouer. C'était sans doute parce que l'on n'y voyait pas le visage de l'autre, qu'on le distinguait juste en ombres chinoises, que l'on avait peut-être peur d'y lire… d'y lire… je ne sais pas… peut-être des choses qui nous auraient faites mal.
Mais en temps normal, on aimait se parler comme ça, dans le noir total.

Je la distinguais à peine dans la pénombre. Elle était assise sur mon lit, les jambes repliées contre elle, qu'elle serrait entre ses bras, le menton posé sur les genoux. Je sentais vibrer sa voix, triste, comme je m'imprégnais de ses silences, de ses soupirs où venaient à chacun mourir un sanglot étouffé. Je m'imprégnais de cette atmosphère particulière de la nuit.
Je percevais son désarroi, et ça me serrait le coeur. J'imaginais son incompréhension, ce sentiment terrifiant que tout nous échappe sans que l'on puisse rien y faire, ces illusions qui s'évanouissent, ces rêves qui s'écroulent. Je ressentais son repli sur elle-même, cette boule qui lui prenait la gorge. Je la savais devoir la repousser avec effort avant que les mots ne s'articulent, me pénètrent et viennent résonner dans ma cervelle. Et je ne savais quoi lui dire, quoi ajouter.
Je ne réussissais qu'à m'excuser maladroitement, et j'avais tellement été surpris par sa présence en rentrant, par l'atmosphère triste qui régnait dans le studio, que je ne trouvais rien d'autre à lui dire que « j'y peux rien, c'est comme ça ! ».
J'étais nul, totalement nul, DEFINITIVEMENT NUL.

Elle avait tenté de m'appeler au téléphone toute la journée. Comme certains disent, il est préférable de cesser de réviser la veille d'un examen, histoire de s'éclaircir l'esprit… ou quelque chose comme ça ! Alors elle avait eu envie de me voir, elle avait eu envie de se détendre. Elle avait eu envie de faire l'amour…
Vers 20 heures, n'obtenant toujours personne au bout du fil, elle avait fini par s'inquiéter. Ce n'était pourtant pas son genre. Elle n'était pourtant pas d'un naturel à se faire de sales idées, à s'imaginer n'importe quoi. Mais comme toutes les filles, comme toutes filles qu'on dit sensibles à ce sixième sens, elle avait… elle avait perçu quelque chose.

Alors elle était venue. Elle avait trouvé l'appartement vide. Elle avait remarqué quelque chose de différent, d'imperceptible, mais de différent tout de même.
Et elle avait compris.
Pour se le confirmer, elle était montée chez Stéphane, au cas ou lui en saurait plus.
Et je ne peux lui en vouloir… Je ne peux leur en vouloir. Quand elles le veulent, les filles peuvent te faire dire tout ce qu'elles ont envie d'entendre. De toute façon, ça n'avait pas été très difficile, et à sa place, moi qui suis d'un naturel relativement soupçonneux, j'en serais arrivé aux mêmes conclusions.

Elle avait juste demandé, comme si de rien était :
- Tu l'as pas vu ?
- Non !
- Depuis quand !
- Bien… hier soir !
- Ah bon ? Vous avez fait quoi !
- Bien… rien ! On est juste allé faire la fête chez des amis et puis on est allé en boîte… et puis c'est tout !
- Au Tigre ?
- Ouais !
Cela avait suffi.

Elle était redescendue chez moi.
Elle avait trouvé le tee-shirt que j'avais mis la veille. Elle y avait senti un parfum particulier, pas le sien, pas le mien, pas mon odeur.
Alors elle m'avait attendu.

On en était arrivé là, à ce moment crucial, à la séparation fatale et inévitable.
Avec du recul, j'estime que j'ai pas été très doué. J'aurai pas dû revoir Marianne si tôt. Juste quelques jours de patience auraient peut-être suffi. Juste quelques jours auraient été nécessaires. A la rigueur, en la trouvant chez moi, j'aurai pu inventer n'importe quoi. Cela aurait peut-être marché… J'avais pas le droit de lui faire cela juste avant son exam.

Et Marine est une fille extraordinaire. C'était la fin. Elle m'y avait presque accompagné, comme on attrape au vol une plume qui tombe mollement en planant et qu'on emporte jusqu'au sol pour la déposer encore plus doucement. Son dernier cadeau avait été cela, ressentir ce déclin, me l'offrir, doucement.
Mais ça m'était tombé dessus avec un point d'interrogation immense à m'écraser, un point d'exclamation à extirper cruellement les mots de mon coeur, de ma peau, et trois points de suspension pour me laisser conclure avec une banalité exaspérante.
Elle avait jeté sa bouteille à la mer, et avant qu'elle ne s'évanouisse dans les flots, elle avait rebondi avec un bruit amer sur le sommet de mon crâne.
Elle s'était assise d'elle même sur la branche que j'allais scier allègrement. Et elle m'avait donné la scie.
Mais elle avait fait cela avec une infinie douceur.
Elle n'avait pas pleuré, elle n'avait pas piqué de crise.
Elle avait accepté. Elle avait simplement accepté, prête, résolue à céder sa place à une autre, sans rien dire, sans rien tenter.
Elle avait compris. Elle avait compris que c'était terminé, qu'elle ne pourrait rien y faire. Elle avait compris de qui il s'agissait.
Et elle me l'avait offert. Elle m'avait offert le mot de la fin. Elle m'avait tendu la perche. Et moi, comme un crétin d'empaffé, je n'avais su que lui dire. Je n'avais su qu'ajouter.
« J'suis désolé, j'pouvais rien y faire ! »
J'avais été nul, totalement nul, DEFINITIVEMENT NUL.

Et je l'aime encore. Je l'aime encore énormément.

A bien y réfléchir, elle avait eu raison. Moi j'aurais trop attendu, et peut-être que je lui aurais fait encore plus mal.
Si tu la rencontres un jour, dis lui ceci, dis lui que je voudrais qu'elle sache que je m'en veux encore, que j'étais réellement désolé, que j'ai pas supporté de croiser au hasard ses regards tristes, que j'ai très bien vu qu'elle s'efforçait de paraître gaie quand elle savait que je la regardais, que je ressentais ses efforts comme des coups de marteaux sur la tête pour bien me souligner que là j'avais été très con.
Qu'elle sache combien de fois je me suis retenu de laisser tomber au sol mon sac de cours pour libérer mes mains et la serrer dans mes bras lorsque je la croisais par hasard, et pas toujours par hasard. Qu'elle comprenne combien de fois j'ai eu envie de la regarder tendrement, de lui caresser le visage, de lui dire des mots doux à l'oreille, de m'excuser tout bas et l'embrasser comme avant.

Marine et ses yeux si bleus…

Mais à quoi bon tout cela ! A quoi bon…