Accident Vasculaire Cérébral
Pour toujours ces regards !

Chapitre 21

A la fin de la soirée, un peu avant cinq heures, j'ai tenu à la raccompagner… à pieds1.
Nous marchâmes main dans la main, lentement, profitant de l'air frais. C'était la pleine lune, et puis le jour ne tarderait pas à se lever. Un de ces matins romantiques que t'oublies pas… Tu vois le genre ?
On se parlait, on se racontait. Bien que cela ne cessait de m'interpeller à l'intérieur de mon crâne, je n'osais évoquer l'histoire du vieil homme. Qu'aurais-je pu lui dire ? Qu'en aurait-elle pensée ? Comment l'aurait-elle prise ? D'ailleurs, je n'y réussis jamais, enfin jusqu'à… mais plus tard.

Elle avait appris mon prénom peu de temps avant ce samedi soir là. Elle connaissait quelqu'un qui connaissait quelqu'un qui… qui était venu avec Stéphane et moi un soir, dans cette boîte, quelques semaines plus tôt.
Elle avait une petite voix charmante, claire, arrondie sur les aigus, mais elle me parlait de cette façon assez graves qui lui était particulière, comme si chaque instant qu'elle vivait était essentiel, où elle ne voulait manquer aucune seconde qui construisait, édifiait les bases de ce quelque chose de particulier qui nous avait poussés l'un vers l'autre.

Nous parlâmes ainsi longuement, indéfiniment. Arrivé devant chez elle - c'était presque sur le même chemin qui m'amenait chez moi - je l'ai laissée sur le pas de sa porte.
C'était un de ces instants fatidiques, où il te semble que tout le reste, l'avenir, en dépendra. On se tenait debout, l'un en face de l'autre, à nous regarder, presque gravement, moi encore à me noyer dans son regard. On se tenait les mains.
On avait pas envie de se séparer, en tout cas moi je ne voulais pas partir comme ça. On attendait de l'autre un geste, un mot…
J'ai baissé la tête, peut-être pour ne pas à avoir à l'affronter, affronter un signe, un regard, un mot qui aurait pu tout effacer. On sait jamais… Et puis… je me suis éclaircis la gorge. Le ciel était déjà bien bleu.
- Tu sais…
J'ai serré un peu plus ses mains dans les miennes. Elle répondit de la même pression de ses doigts.
- Je… j'ai… je…
Je l'ai regardée. Elle a souri.
- On va pas se quitter comme ça ! Il faut que l'on se revoie !
Elle s'est rapprochée de moi.
Je l'ai prise dans mes bras, je l'ai serrée très fort contre moi, longuement.
- Tu fais quoi tout à l'heure, après… après… enfin, après avoir dormi ?
- Je sais pas ! me répondit-elle d'une voix douce.
Puis, regardant en l'air, comme si de rien était, comme pour se moquer un peu de ma timidité, de ma maladresse :
- On peut se voir si tu veux !
- Ouais ? Vrai ?
Elle me sourit en acquiesçant lentement de la tête de bas en haut.
- Heu ! … vers trois heures… quinze heures ? Je passe te chercher ? On ira boire un café…
Elle acquiesça encore, toujours à sourire de son sourire merveilleux, enjôleur.

Et nous nous embrassâmes, délicatement, longuement, définitivement délicatement longuement, à n'en plus finir, à ne plus vouloir se libérer de cette étreinte.

Puis je suis partis tout de même, lui lançant de loin un dernier signe de la main.

Sur le chemin, alors que je marchais gaiement, l'image de Marine fit soudain irruption dans mon esprit, comme un rappel de ma conscience, comme une évidence incontournable. Je vis son visage, un visage triste. J'aurais encore pu douter… j'aurais peut-être encore pu reculer. Mais j'ai décidé… j'ai décidé de ne plus revenir en arrière.
De toute façon, rien ne pourrait plus redevenir comme avant.

* * *

Et je suis passé la chercher. J'ai frappé à sa porte. Elle m'est apparue encore plus belle, rayonnante, radieuse, timide, de cette timidité charmante qui nous fait fondre, encore avec un doute dans le regard, de ces doutes qui se transforment plus tard en certitudes. Son regard profond, encore…

Et ces secondes, ces minutes, ces heures que nous passâmes à parler, à nous raconter, à nous sourire, à nous embrasser.
On était allé se cacher dans un petit café sympa, non loin de chez elle, comme on en trouve dans de petits quartiers, connus seulement de ses quelques habitués qui s'y retrouvent chaque jour, évoquent leurs souvenirs, parlent de la pluie et du beau temps ou jouent aux cartes, portant par intermittence leur verre de bière ou de petit vin rouge à leurs lèvres, s'en imbibant par petites gorgées comme pour mieux l'apprécier.
Le patron, derrière son comptoir, nous souriait tout le temps, peut-être heureux de voir de nouvelles têtes, ou juste des petits amoureux qui ne cessaient de se lancer des regards énamourés, assis l'un en face de l'autre, se tenant la main par-dessus la table, se penchant tous les deux au-dessus pour atteindre leurs lèvres.
Je la découvrais comme on effeuille une fleur. Je pénétrais sa vie, ses rêves, je goûtais ses mots à ne jamais m'en rassasier.
Et les heures passaient.
Les certitudes…

Nous finîmes par évoquer l'incontournable, ce que bientôt nous devrions affronter. Cela me donna l'impression que l'on se comportait comme de petits conspirateurs échafaudant des plans malsains… cela me restait en travers de la gorge, quoi que j'en pensais.
On était d'accord pour le faire dans les règles, nous conseillant tour à tour, évaluant la meilleure façon de s'y prendre. C'était pas évident. On savait qu'on allait frapper fort, qu'on allait faire mal, mais on ne voyait de toute façon aucune alternative. On convenait qu'il ne fallait pas tarder, que ce serait pire encore de reculer.

C'est quelque chose de terrible que d'avoir à faire mal à quelqu'un, délibérément. Y'a de quoi se taper la tête contre les murs, surtout quand tu as déjà vécu, surtout quand tu as déjà subi ce que tu t'apprêtes à faire subir. Y'a des dilemmes comme ça dans la vie, où tu dois impérativement faire un choix, quoi qu'il t'en coûte, et où à la rigueur t'aurais peut-être préféré rester enfermé chez toi, à ne plus sortir, pour ne t'être jamais retrouvé dans cette situation là. C'est pire encore quand tu sais que tu vas faire mal mais que derrière, pour toi, tu sais que ce sera pour ton bonheur.
Et c'est difficile de se séparer de cette façon de quelqu'un que tu aimes encore, profondément, même si ce n'est plus pareil, même si ce n'est plus de la même façon. Ce quelqu'un que tu voudrais tout de même garder près de toi, que tu voudrais encore protéger, qui c'est offert à toi de tout son coeur, de toute son âme, à qui tu vas reprendre ce que toi tu as donné avec des promesses d'éternité. Quelqu'un avec qui tu voudrais rester en bons termes… C'est difficile quand tu sais que ce sera impossible, que ce quelqu'un n'acceptera pas, n'acceptera jamais, qu'il préférera te bannir à jamais de son esprit… pour t'oublier.
Mais on ne pouvait pas faire autrement.

Maintenant je comprends ceux qui font ça. C'est cette banale « vérité » qui te dit qu'il te faut avoir vécu les choses pour les comprendre. Certains appellent cela « l'expérience ». Et ils y mettent un « E » majuscule.

* * *

Nous avons réussi à nous séparer lorsque le patron nous fit gentiment comprendre qu'il était l'heure de fermer. Il était 22 heures. D'habitude, il fermait à 20 heures le Dimanche. D'ailleurs, à partir de cette heure là, nous n'étions plus que les seuls clients. En fait de clients… juste à avoir consommé deux chocolats chauds chacun… pas de quoi lui avoir permis de tirer le gros lot !
Mais le patron avait cette générosité de bons hommes, de bons vivants, cette grosse moustache pendue dessous leur nez qui fait toute leur personnalité. Des trop gentils… des gens qui comprennent… Un patron qui nous avait laissé du temps, peut-être parce qu'il lui avait paru que ça nous était essentiel.

On s'était quitté un peu à regret, nous motivant chacun à cette tâche, cette mission proche qui serait difficile, nous serrant dans nos bras, nous embrassant encore à n'en plus finir.

* * *

Dès que j'ai franchi la porte de mon appartement, j'ai senti l'horreur.
J'ai peut-être oublié de te dire qu'elle avait le double de ma clé… une espèce de cadeau que je lui avais offert, entre autres, pour son anniversaire, pour qu'elle puisse pénétrer mon intimité quand elle le voulait.

 

1 De toute façon j'ai pas de voiture, et puis je conduis comme un pieds !