Accident Vasculaire Cérébral
Pour toujours ces regards !

Chapitre 20

… tendrement, lui caressant doucement la nuque et les cheveux… puis j'ai enfui moi aussi mon visage contre son épaule.

Et nous sommes restés longtemps ainsi. Une boule me nouait la gorge. Alors qu'un bonheur immensément profond s'immisçait en moi, ce long frisson déjà, je sentais mon cœur encore étouffé de ce sentiment étrange, cette tristesse, cette mélancolie elle aussi profonde, vague, lointaine mais si présente, si évidente, ce retour, cette douleur, ces images, ces souvenirs, ces rêves, le vide encore, ces jours qui se dessinaient…
Elle eut un soupir.
J'ai pris ses joues entre mes mains. Il y avait une faible lueur dans ses yeux, et puis encore cette tristesse tapie sous ses paupières.
Le temps n'existait plus. Plus rien n'existait.

Elle baissa les yeux une nouvelle fois.
J'ai attendu, un peu. J'ai attendu ses yeux. Puis j'ai de nouveau plongé mon regard dans le sien. Je m'y suis encore noyé.
Elle eut une moue un peu étrange, le coin des lèvres légèrement plissé… comme une attente… comme un appel…
Elle dut lire une demande vague sur mon visage.
Elle répondit par un léger soupir.

Alors j'ai approché ma figure de la sienne. Elle a tendu son visage vers le mien. Nous avons fermé les yeux. Nous avons incliné instinctivement légèrement la tête tous les deux. Elle m'a offert ses lèvres. Je les ai effleurées des miennes, juste délicatement. Je l'ai serrée contre moi. J'ai senti ses deux bras autour de ma taille, puis autour de mon cou.
Et nous nous sommes embrassés tendrement, longuement, indéfiniment. Le temps n'existait plus. Plus rien n'existait que nous deux, là, enlacés, comme dans une sorte de désespoir que l'on se révélait en déversant au fond du cœur de l'autre un frisson intense de bonheur, d'euphorie, une reconnaissance mutuelle, éternelle, à travers le temps, comme si le monde entier, la vie, nos vies, n'avaient attendu que cela, tout cela, juste cela, durant ces années que l'on avait traversées, hagards, à la recherche de l'autre. Une recherche perpétuelle, immuable, imperturbable, sans relâche. Une soif de retour, de retrouvailles, d'éternel recommencement. Une révélation, l'épanouissement ultime…
Quelque chose comme ça…

* * *

Nous demeurâmes ainsi enlacé à nous embrasser tendrement je ne sais combien de temps, en tout cas longuement, indifférent au reste, au va-et-vient perpétuel de ces personnages invisibles qui s'évanouissaient dans les toilettes pour en ressortir quelques secondes, quelques minutes plus tard.
Il semblait que nous ne pouvions plus nous séparer de l'autre, incapable de nous libérer de ses lèvres, de son étreinte.
Pourtant, nous nous écartâmes légèrement, nous nous regardâmes encore longuement. Son visage s'était épanoui, libéré, arraché de ce carcan de tristesse qui nous avait totalement maintenus prisonniers tout le début de cette soirée, et même depuis ces quelques jours, ces quelques années… toute cette vie. Elle ne semblait pourtant pouvoir se séparer de cette expression vague de détresse, comme un sentiment de peur lointaine, peur que tout cela ne soit pas vrai, ne soit qu'un rêve, qu'un substitut trop amplifié de nos désirs à la réalité. C'était cela, comme un rêve dans lequel on était tellement plongé que l'on était insensible au reste, à la musique, à l'atmosphère sourde et enfumée de ces boîtes de nuits.
Pourtant, je réussis à recoller à la réalité, bien que d'abord partiellement. Les sons, les bruits sourds de basses ou de batteries, le passage intempestif de ces inconnus… tout cela repénétrait ma conscience, mais tout cela encore filtré, atténué par ce bonheur incompréhensible, ce frisson interminable.
Et cela me fit sourire. Et je lui souris. Je lui souris tendrement… Son visage s'éclaira aussi, ses lèvres s'animèrent, ses yeux… son regard.

* * *

- On descend ? lui ai-je demandé doucement, la tête inclinée, les yeux brillants.
Elle me répondit par un léger acquiescement des paupières.
J'ai franchi une marche, puis deux, puis je me suis retourné vers elle et je l'ai attendue. Elle se colla contre moi, me prit la main et m'accompagna.
Nous nous trouvâmes un fauteuil libre, au fond de la boîte, dans un coin tranquille.
Nous nous embrassâmes encore, encore longuement, encore tendrement, sans une parole, totalement absorbés dans ce rêve qui n'appartenait qu'à nous.

Puis la réalité… ces pensées qui m'assaillirent.
Puis ces doutes.
Mon regard grave posé sur elle, le sien qui se transforma, retrouva ce masque de tristesse. La réalité…

Elle me serra la main, elle se blottit contre moi. Je l'ai accueillie en l'encerclant de mes bras, la tête posée sur son épaule, visage contre visage, à regarder tous les deux dans le vide, à prendre conscience, à réfléchir.
Réfléchir… longuement… prendre désespérément conscience… des images qui traversent l'esprit… des doutes… des certitudes.

Au loin, j'ai remarqué Stéphane, sur la piste de danse, qui nous regardait, qui me regardait, les yeux grands ouverts, surpris. Je lui répondis par une tentative de sourire maladroite, quelque chose qui voulait dire « désolé ! c'est comme ça ! j'pouvais rien y faire ! j'pouvais pas l'éviter » et qu'il parut comprendre. Il haussa les épaules, sourit franchement. Je fis de même. Alors il me lança un petit signe de la main avant de se retourner et de se remettre à danser face à nos amis, genre « t'inquiètes pas, j'dirai rien ! ».

Marianne s'écarta légèrement de mon étreinte, s'enfonça plus profondément dans le fauteuil, et nous nous fixâmes, nous nous jaugeâmes un moment. Je me suis encore noyé dans son regard si profond.

J'ai jamais vu un regard si profond. J'aurais pu passer des heures et des heures à me plonger dans ses yeux. Elle me paralysait totalement quand elle me faisait ces yeux là, ce regard indéfinissable, incompréhensible, où rien ne transparaissait, où elle ne laissait rien entrevoir. Mais y'avait toujours pourtant quelque chose. Je réagissais alors selon la situation, comme si j'avais l'impression qu'elle attendait de moi… je ne sais pas… comme une demande timide, un désir non avoué.

Là, j'ai baissé les yeux. Elle serrait toujours ma main dans la sienne. La pression de ses doigts se fit un tout petit peu plus importante, comme un appel.
Elle avait raison. Elle avait déjà choisi. Et Stéphane avait peut-être lui aussi voulu me faire passer ce message là : il fallait aller de l'avant, et je ne pouvais rien faire de toute façon contre… contre… contre cet espèce de destin. Et je sentais qu'il n'y avait plus qu'elle, qu'elle occuperait désormais toutes mes pensées, pour toujours…
J'ai levé les yeux vers elle. Elle avait toujours ce regard.
Alors j'ai souri. Je lui ai souri et je me suis approché d'elle. J'ai fermé les yeux, j'ai incliné légèrement la tête, et j'ai tendu mon visage vers le sien.
Elle posa délicatement, d'abord délicatement puis passionnément ses lèvres sur les miennes.