Accident Vasculaire Cérébral
Pour toujours ces regards !

Chapitre 19

Quand je suis rentré chez moi, dés que j'ai franchi la porte de mon studio, Marine me sauta au cou. Elle avait hâte de savoir comment s'était déroulé mon exam, si je ne m'étais pas trop emmêlé les pinceaux…
Elle remarqua très vite que quelque chose n'allait pas. J'étais totalement ailleurs, le visage encore imprégné de cette mélancolie, de cette morosité qui s'était collée à ma peau au cours de ma rencontre avec Marianne. Comme je ne parvenais pas à en sortir, comme je ne savais quoi lui dire, elle s'imagina que je m'étais pris une gamelle. Assommé par ces événements qui semblaient s'enchaîner sans que je ne puisse rien y faire et par le fait qu'elle se retrouvait au milieu et tellement loin de ce qu'elle pouvait imaginer, je l'ai laissée s'en persuader comme s'il me fallait du temps pour trouver autre chose, réfléchir, faire le point. Alors, contrariée, elle me prit par la main et m'emmena sur le lit. Elle m'assit près d'elle et tenta en vain de me réconforter, y allant de câlins à n'en plus finir, de mots doux dans l'oreille qui se répercutaient dans mon crâne à la manière d'un écho qu'on voudrait ne plus entendre. Je ne lâchais que des onomatopées, je me forçais à extirper de mon visage cette expression de tristesse, mais c'était en vain également. Je me sentais étrangement loin, étrangement distant par rapport aux sentiments qui nous unissaient, comme s'ils n'avaient plus aucun sens, comme s'ils me paraissaient ne s'être jamais élevé au-delà d'un domaine exclusivement amical.
Je lui mentais. C'était la première fois que je lui mentais aussi consciemment. Plus je m'embarquais dans ce mensonge, plus elle croyait réellement que c'était mon examen qui m'avait mis dans cet état là. Alors plus je me sentais mal, plus j'avais honte, plus j'avais mal pour elle. Plus je savais…

Je finis par lui demander de me laisser seul, prétextant en avoir impérativement besoin pour faire le point sur moi même et mes études, ajoutant que, dans l'état dans lequel j'étais, je la gênerai pour se préparer à son tour à son dernier examen.
Alors, après m'avoir couvert de tendres baisers qui n'en finirent plus, après m'avoir serré très fort dans ses bras et souhaité que je reprenne très vite confiance en moi, elle m'abandonna avec regret.

* * *

J'ai passé toute la soirée seul allongé sur le lit, d'abord les yeux dans le vague, et puisque j'étais à chaque seconde assaillis par l'image et les quelques mots de Marianne, les paupières clauses à m'efforcer de la sortir de mon esprit.
Jusqu'à 23 heures…
… heure à laquelle je me suis tout de même décidé à me coucher. Je me suis déshabillé nonchalamment, j'ai enfilé un tee-shirt qui traînait dans le coin et je me suis enfoncé dans mon lit.
Je mis du temps à m'endormir. Ça changeait pas…

* * *

Les jours qui suivirent, je parvins à bannir les quelques doutes qui m'avaient tiraillé ce mercredi soir et la nuit qui avait suivi. J'avais fait un choix… j'avais fait mon choix… et étrangement Marianne s'était effacée de mon esprit avec une facilité déconcertante. Comme si elle n'avait jamais existé…

Trop facile… justement…
J'aurais du m'en rendre compte.
Et ma petite Marine…
… Je lui offrais là tout ce qui me restait.

Je passais mon temps à l'aider à réviser. Je lui faisais réciter ses leçons par cœur, et je prenais un malin plaisir à lui trouver des problèmes impossibles à résoudre. Pour la motiver, je lui fixais des enjeux auxquels elle ne pouvait résister. Alors elle réfléchissait comme une folle, et quand elle parvenait à trouver des solutions, on se prenait une demi-heure à une heure de pause… où j'exécutais mes promesses. Des détails ? Non… toujours pas !

* * *

Elle me laissa pour s'isoler chez ses parents à partir du samedi après-midi. Cette fois, c'est elle qui avait besoin de se concentrer pour être d'attaque à l'exam le lundi.
Je m'étais alors retrouvé les bras ballants, ne sachant que faire, abandonné.
Comme presque deux mois plus tôt, j'étais alors monté chez Stéphane.
Il était invité le soir même chez un ami qui fêtait avec d'autres la fin de leurs épreuves de septembre. Leur dernière s'était déroulé le matin même, et tous avaient une pêche d'enfer, trop content de pouvoir évacuer avec une sorte de frénésie insouciante tout leur trop plein de stress accumulé lors de cette période décisive. J'en connaissais quelques-uns, quelques fêtards imperturbables déjà rencontrés dans diverses soirées, ou d'autres souvent croisés sur le campus.
Durant la soirée, je n'avais fait que parcourir par intermittence le cercle des invités assis sur le sol autour de la table du salon, m'insérant entres eux et me mêlant à leurs conversations et à leurs rires avec une complicité que je ne m'étais jamais découverte auparavant. Cela me changeait les idées.
C'était chouette, cela me mettait la pêche à moi aussi.

* * *

Nous nous retrouvâmes presque tous devant le Tigre je ne sais comment. Avant de quitter l'appartement, j'avais bien compris qu'on allait aller en boîte, et, d'abord pas trop tenté, j'avais finalement accepté de les suivre sous leur pression. Mais je ne m'étais absolument pas douté que ce serait là que l'on atterrirait, comme si je n'avais pas voulu en prendre conscience.

Y'avait énormément de monde ce soir là, énormément de jeunes dans le même état d'esprit et de sobriété que nous.

J'avais évidemment hésité à pénétrer dans l'endroit, et puis Stéphane m'avait un peu poussé. Et puis les lumières, la musique, l'ambiance… ça m'avait attiré.

* * *

Quand je suis arrivé près de la piste de danse, elle était assise dans le même fauteuil qu'une semaine auparavant. Elle semblait perdue dans un nuage, absente, mélancolique, à l'écart de ses amies pourtant installées à ses côtés, ne cessants de se crier à l'oreille, totalement absorbées par ce genre de conversations intimes de filles qui se racontent leurs dernières conquêtes amoureuses avec force détails. Elle regardait dans le vide, vers les danseurs.
Et j'ai pensé à Marine. Machinalement, je me suis retourné, comme si je m'attendais à ce qu'elle arrive derrière moi et se colle à mon bras… comme elle l'avait fait la semaine précédente.
Et j'y perdis toute ma gaieté.
Et Marianne m'aperçut. Elle tourna lentement le visage vers moi, y déposa ses yeux.
Et nous nous fixâmes longuement, d'un même regard triste et vague, avec la même expression de perdition, avec la même sensation que nos sentiments partaient flotter comme des nuages au hasard d'un ciel que l'on peignait tout de gris.

Stéphane me sortit soudain de ma léthargie en me tirant par le bras vers la piste où dansaient déjà la plupart de nos amis.

* * *

Tout en m'agitant faiblement au rythme de la musique, je n'osais la regarder, l'affronter, ou plutôt affronter quelque chose d'indéfinissable - que je ne voulais définir - qui me paraissait de toute façon inévitable. Reculer… reculer encore ce moment…
Parce que j'affichais toujours ce visage sombre, par ce que je baignais toujours dans ce marécage brumeux, Stéphane venait de temps en temps me bousculer. « Ca va ? » me criait-il à l'oreille. « C'est super c'soir ! Ça bouge ! » Continuait-il, essayant désespérément de m'en persuader afin que je me réveille. Et, toujours ailleurs, je lui répondais par des essais de sourires que je tentais vaguement de rendre convaincants. Tout cela avait tellement peu d'importance… Alors il haussait les épaules et préférait se tourner vers les autres.

* * *

A un moment, fatigué et las, je suis allé m'asseoir dans un coin. J'étais pas très loin d'elle ; Je ne sais si c'était exprès. On se regardait de temps en temps, toujours avec ce vague dans les yeux.

Puis elle se leva pour danser.
Puis, reposé, je fis de même à l'autre bout de la piste. Reculer… repousser encore… Mais, inexorablement, je ne pus m'empêcher progressivement de me rapprocher d'elle, comme attiré par un aimant qui ne me laisserait jamais en paix.
On finit par se retrouver l'un en face de l'autre, nous balançant presque de la même manière, doucement, d'un côté sur l'autre, les bras le long du corps, nonchalamment, avec une sorte de désespoir, de dépit qui nous maintenait ailleurs, graves, mélancoliques.

Résister… repousser encore… Je me suis réveillé, je me suis secoué. J'ai bougé…

Je suis allé au bar, je me suis commandé un verre que m'offrait mon ticket d'entrée et je suis allé l'avaler lentement dans la salle de jeux, adossé à un mur à regarder quelques mecs qui jouaient au baby.

Et puis je suis allé aux W-C.
Je me suis observé devant la glace. J'avais cette expression de déprimé qui ne sait plus sourire, qui ne sait plus qu'il peut sourire, ce masque indélébile de clown triste, ces yeux que te font les chiens abandonnés dans les foyers de la SPA, roulés en boule au fond de leur cage. Je me suis versé un peu d'eau fraîche sur la figure, j'ai frotté mes yeux, mes joues. J'ai repoussé mes cheveux trop longs derrière mes oreilles. Rien n'y fit. Alors je suis sortis les mains enfoncées dans les poches de dépit, j'ai voulu rejoindre la piste.

Elle se tenait adossée à un mur, la tête en arrière, le regard dans le vague, les mains dans le dos, en face de la rampe de l'escalier qui s'enfonçait en bas dans la boîte, vers la musique dont seuls des bruits sourds nous parvenaient.
Elle posa ses yeux sur moi dès ma sortie des toilettes, et me suivit de son expression désolée, triste et mélancolique, pareille à la mienne et qui ne semblait plus vouloir nous quitter, jusqu'à ce que je m'arrête en face d'elle, où je me suis appuyé à la rampe de l'escalier, où j'ai posé mes yeux sur elle aussi.
Nous nous regardâmes longuement, sans un geste, transparents à ceux qui passaient et repassaient entre nous. Je me perdais dans le noir profond et triste de ses yeux, de ses sourcils, de ses cheveux, sur sa peau nacrée comme les perles, son nez fin, ses lèvres légères…

Et puis elle baissa doucement les yeux, encore un peu plus triste, puis la tête aussi.
Quelques mèches de ses cheveux mi-longs lui glissèrent lentement sur le visage à la manière d'une caresse.

L'inévitable…
Alors je me suis approché d'elle.
D'une main légère, j'ai écarté quelques mèches délicates.
J'ai effleuré ses joues un peu rouges.
Elle releva doucement les yeux.
Son regard me sembla s'emplir d'une immense détresse, comme un appel…
Je me suis encore rapproché d'elle.
Et je l'ai serrée dans mes bras…