Accident Vasculaire Cérébral
Pour toujours ces regards !

Chapitre 18

Le lendemain, et jusqu'au mercredi, tout sembla rentré dans l'ordre. Je ne sais si Marine dut faire un effort sur elle même pour oublier cette sortie en boîte, ou si elle avait suffisamment confiance en moi pour en faire abstraction, ou si cela n'eut absolument pas d'importance. En ce qui me concerne, je ne pensais pas à Marianne, ou encore une fois qu'épisodiquement. Je ne voulais toujours pas me poser de questions. Il y avait bien l'histoire du vieil homme qui me tournait encore un peu la tête, mais je trouvais que c'était normal. Et puis elle était mignonne, aussi. Et puis il me semble que je ne pétais réellement les plombs que lorsque j'étais susceptible de la croiser. C'était tout.

Ce qui nous facilita les choses fut sans doute qu'il nous fallût travailler beaucoup pour préparer nos exams. Ça nous occupait totalement l'esprit. Les deux miens étaient pour le mardi et le mercredi, le sien se déroulerait le lundi de la semaine suivante.
Tout se passa bien pour moi. Enfin, ce fut moyen, comme d'habitude. Fallait pas trop compter sur moi pour me ramasser de supers notes. De toute façon, la moyenne me suffisait largement. Je décrocherais les trois-quarts de mon Deug et puis bonjour la licence.
Marine n'eut pas autant de chance que moi.

* * *

Je suis sortis de mon dernier exam assez content de moi. J'en avais fini de stresser et j'étais gai comme un pinson.
Plutôt que de rentrer tout de suite chez moi, il fallait que je passe en ville acheter un putain de néon pour la salle de bain. Mes néons et mes ampoules grillaient tous les 4 à 5 mois. Remarques, j'avais la sale habitude de toujours laisser toutes mes lumières allumées. L'électricité ainsi que l'eau chaude étaient incluses dans les charges de l'appartement que je louais. On ne payait que le loyer, un loyer pas trop excessif. Je crois qu'on en profitait tous un maximum. Alors forcément…
Dès la sortie du bus, je me suis dirigé vers le Monoprix du centre ville. Au sous-sol, c'était la droguerie, la quincaillerie, la papeterie… Ils vendaient de tout.
Je connaissais le rayon où je trouverai les ampoules et les néons. J'y venais au moins trois à quatre fois dans l'année rien que pour ça depuis deux ans que j'étais à Reims.
Leurs étals n'étaient pas très hauts, seulement composés chacun de quelques niveaux. Ils m'arrivaient aux épaules et j'avais la tête qui dépassait. J'avais vue sur tout le magasin.
J'étais accroupi en train de réfléchir au nombre de Watts qu'il me fallait. Allez… au moins 75. Ça boufferait du jus mais ça éclairerait bien.
Je me suis relevé d'un bond, j'ai saisi le bon néon, j'ai jeté un oeil par-dessus le rayon avant de décoller vers la caisse…

Elle était là. Derrière c'était la papeterie. Je crois qu'elle se cherchait un paquet de copies pour sa boîte à bac. Où alors elle faisait semblant. Elle m'avait peut-être suivie dans le magasin…

Surpris, l'un en face de l'autre, à un mètre cinquante, nous nous sommes regardés, d'abord avec des yeux ronds, puis après avec notre moue habituelle, sans aucune expression particulière.

C'est comme si ensuite je m'étais arrangé pour me trouver dans la fille d'attente de l'unique caisse ouverte1 juste devant elle. Comme j'étais nerveux2, j'ai envoyé semer toute ma monnaie sur le parquet. Le temps que je ramasse mes quelques pièces, Marianne avait réglé son paquet de copies et nous nous sommes retrouvé ensembles pour monter l'escalier et rejoindre une des sorties du magasin. On a marché l'un à côté de l'autre, sans un regard, comme deux parfaits inconnus ; Comme si de rien était…
Comme je suis un garçon relativement bien élevé, je lui ai ouvert la porte sur la rue, la tenant de mon dos, lui laissant - sans en avoir réellement conscience - juste assez de place pour se faufiler lentement latéralement.
Elle se glissa dans l'espace offert, face à moi. Elle s'est arrêtée devant moi. J'étais un peu triste. Ça, je crois que c'était parce que j'avais vaguement conscience que je voulais être avec elle et que cela ne pouvait, ne pourrait pas se faire… parce qu'il y avait… parce qu'il y avait Marine et que je l'aimais profondément.
Il me semble qu'elle était un peu triste elle aussi.
Nous nous sommes tenus l'un face à l'autre, presque l'un contre l'autre, à nous regarder dans les yeux pendant une ou deux secondes, de ce genre de secondes qui paraissent s'écouler avec une extrême lenteur. J'étais plongé dans son regard. Elle avait un regard étonnamment profond, un regard insondable.
Puis elle a repris son chemin. Elle est partie vers la droite. Moi, j'allais à gauche.
Je l'ai suivie des yeux s'éloigner un court instant puis j'ai mis les bouts à mon tour.

- Hé ! j'ai entendu appeler.
Je me suis retourné. C'était elle. Elle a fait quelques pas, tête baissée, s'est arrêtée à deux mètres. Elle a relevé les yeux, toujours avec ce regard un peu ailleurs, un peu absent, ce soupçon particulier de timidité embarrassée. Elle m'a paru vouloir essayer de dire quelque chose, mais elle a haussé les épaules.
Je savais qu'il fallait pas que… que l'on aille plus loin… qu'il valait mieux en rester là. J'ai voulu lui dire, mais j'ai fait comme elle. Mon visage dut lui sembler s'éclairer, puis s'éteindre, et j'ai haussé les épaules à mon tour.
Un coin de ses lèvres s'est animé, un petit sourire pincé, comme si elle avait voulu me faire comprendre qu'elle était désolée. J'ai fait de même.

Elle a reculé de quelques pas, la tête un peu inclinée sur le côté, s'est arrêtée encore et a haussé encore doucement les épaules.
Et c'est moi ensuite qui ai fait un pas en arrière, appuyant mon geste d'un regard et d'un autre sourire triste.
Elle a soupiré.
Je suis parti.

- Tu vas au Tigre samedi ?
Je me suis retourné. J'ai haussé les épaules.
- J'sais pas…
J'ai pas su quoi dire d'autre. J'ai failli lui demander pourquoi elle voulait savoir ça, mais je me suis retenu. Elle m'a paru attendre… quelques secondes… puis elle est partie à son tour.

 

1 Ces abrutis n'en avaient ouverte qu'une !
2 Devines un peu pourquoi !