Accident Vasculaire Cérébral
Pour toujours ces regards !

Chapitre 17

Marianne, son copain et ses amies partirent environ une demi-heure après notre arrivée. Elle, elle se leva tranquillement, enfila son petit blouson noir à bandes rouges, et suivit les autres sans un regard pour moi. Puis, lorsqu'elle gravit les premières marches de l'escalier en direction du premier étage, j'en étais sûr, elle se tourna furtivement vers moi.
Je reçus avec surprise un léger coup de coude de ma belle.
- Dis donc, toi ! T'arrêtes de regarder passer les jolies filles ? Blagua-t-elle en riant.

Si elle avait su !

J'ai haussé les épaules et l'ai tout de suite embrassée pour noyer le moindre doute qui aurait pu naître dans son esprit. Noyer le poisson… tu parles !
Un quart d'heure plus tard, j'y pensais encore et je me sentais mal.

* * *

Nous débarquâmes tous environ une heure après au Tigre. Il était minuit passé de quelques minutes.
Pendant que Marine attendait devant le vestiaire pour y laisser son trois-quarts, je me suis précipité vers la piste de danse et ses fauteuils à côté. Je voulais voir si Marianne y était. C'était pour parer à toutes éventualités. Je veux dire par là que pour que je puisse l'éviter au maximum, si elle était là, justement, il fallait que je sache dans quel coin elle dansait ou dans quel coin elle était assise. Grâce à ça, j'irais scotcher avec Marine complètement à l'opposé. Pas folle la guêpe ! Je ne voulais pas qu'il se passe quoi que ce soit d'ambigu ou que je n'aurais pu prévoir.

Évidemment, rien ne fonctionna comme je l'aurais voulu. Lorsque je l'ai vue, il m'est venu brusquement à l'esprit que de toute façon je ne pourrais rien faire pour entraver la marche de… des choses… de ce qui naissait entre elle et moi. J'ai tout de suite repoussé cette pensée.

Elle était assise, toujours en compagnie de son gugus, dans un fauteuil situé dans un angle au bord de la piste. C'était le pire des coins car de là on avait accès visuellement à une grande partie de la boîte. Mais heureusement tout de même, il y avait du monde qui circulait ou qui dansait. Ils feraient barrage.
Malgré cela, de là d'où j'arrivais, elle me vit quand même. Et quand elle me vit, elle me sourit. Ce sourire fut sans doute spontané.
Ou peut-être crut-elle que j'étais venu sans Marine.

Moi, j'ai tiré une drôle de gueule. Tout de suite, ça lui fit vite perdre son sourire. Et quand Marine arriva derrière et se colla à moi, elle détourna tout à fait les yeux. Je ne sais plus trop si j'ai alors décelé quelque chose comme un soupçon de déception sur son visage, ou non. Ça ou autre chose…

* * *

J'ai entraîné Marine près de la cabine du D-J. C'était d'ailleurs là que s'étaient rejoints nos amis. L'escalier qui menait aux W-C était situé derrière. Un peu avant la piste, à l'opposé d'où était cette Marianne, il y avait deux tables et des fauteuils. Toute la bande était assise là et y demeura toute la soirée ; sauf pour danser, évidemment.

Marine finit par s'apercevoir que je n'avais pas trop la pêche. Elle m'en fit la remarque plusieurs fois. J'essayais bien de me forcer à sourire, mais comme elle n'est pas idiote et qu'elle me connaissait bien, elle le sentit aussi.
Elle me taquina deux ou trois fois, usant de tout son charme, et je dus lui lâcher un pauvre mensonge. Il parut tout de même lui convenir. Je lui fis croire que j'avais repéré dans la boîte deux mecs avec qui un jour j'avais eu des petits problèmes qu'ils n'avaient pas trop avalés et qu'ils avaient juré ce jour là de se venger. J'en choisis deux au pif, plus baraqués que moi, et j'ai ajouté que ce jour là ils étaient soûls. Avec de la chance, ils ne se souviendraient pas de moi.
Je fus très convaincant en tout cas. Elle les surveilla discrètement du coin de l'oeil toute la soirée.
J'étais complètement nul sur ce coup là. Mais qu'aurait-il fallu lui dire ?

* * *

Tu sais, quand je vais en boîte, j'ai l'habitude de me promener partout, de ne cesser de passer d'un endroit à un autre. J'aime pas trop rester assis dans le même coin toute la soirée, même si je danse beaucoup. En fait, il y a des moments où je ne parle guère, ou je n'ai pas trop de conversation, même si je suis avec des amis. Je n'ai jamais trop su pourquoi. Peut-être parce qu'il faut toujours se vociférer dans les oreilles pour s'entendre ! Peut-être parce que je ne sais pas trop quoi dire ! Ce n'est qu'en de rares moments, comme celui où j'avais appris le prénom de Marianne, que je suis capable de baragouiner toute une partie de la soirée.
J'étais donc pas très bavard, même avec Marine à qui pourtant j'avais toujours quelque chose à dire. J'essayais de danser avec elle, de la serrer dans mes bras, de l'embrasser longuement, enfin de faire comme si de rien était, mais j'étais trop soucieux pour être naturel. Je ne voulais pas que ma belle le remarque.
Mélanger ces deux univers, c'est à dire celui de mes sentiments envers Marine et ce je ne sais trop quoi avec Marianne, c'était pas le truc à faire. Je me sentais mal à l'aise, horriblement mal à l'aise de les savoir toutes les deux là bas. J'adorais Marine, je l'ai souvent répété, et j'aimais aussi ce petit jeu avec l'autre. C'était trop contradictoire pour me laisser l'esprit en paix.
Alors je me baladais un peu, je reprenais mon manège. Je ne pouvais pas demeurer en place, il fallait que je bouge. Il fallait absolument que j'occupe mon esprit à autre chose.
Je vérifiais toujours que Marianne ne soit pas là où je voulais aller avant de changer d'endroit.
De toute façon, elle ne paraissait plus le moins du monde s'intéresser à moi.

Cela provoqua en moi d'autres sentiments contradictoires.
Voilà que cela me peinait, que j'en étais déçus ! Voilà que je me demandais pourquoi ! Voilà que je tentais d'attirer son attention en dansant non loin d'elle ! Je ne sais franchement pas pourquoi je faisais cela. Je ne pouvais plus détacher mon regard de son visage, de son corps, d'elle tout entière qui ondulait, lancinante, au grès des rythmes, des accords, des vibrations de la musique. Elle me fascinait complètement. Je sais pas si tu as déjà ressenti pareil chose. J'avais beaucoup de mal à m'extraire de l'emprise qu'elle exerçait sur moi.

Avec beaucoup d'efforts sur moi même, j'y parvins tout de même. Je suis allé m'adosser à un mur pour y reprendre mes esprits, y reprendre mon souffle. Je me suis injurié, j'ai essayé de me motiver. J'aurais mieux fait de me foutre des claques.
J'ai repris mon exploration des lieux.

* * *

Ce qui remit les choses à plus tard - je te dis ça mais tu comprendras par la suite - c'est que Marine vint me faire une petite scène.
Elle me fit comprendre qu'elle voulait que j'arrête de faire la tête, du moins de tirer une drôle de tête, et que je m'occupe un peu plus d'elle pour une fois qu'elle allait en boîte. Je me sentais partis me planter dans un piège. L'excuse bidon que j'avais donnée ne collait pas trop si je ne faisais plus gaffe à ne pas me retrouver non loin des deux guignols. Ils étaient à quelques pas justement. Et fallait en même temps que j'évite Marianne. J'étais près du bar à ce moment là.

Lorsqu'elle m'entraîna pour rejoindre nos amis, il se passa quelque chose que j'aurais préféré éviter. Je ne sais pas trop quelle importance y attacha Marine, mais elle me fit tout de même une petite remarque ambiguë et bien sèche.
Plutôt que de longer le bar pour rejoindre les autres, nous fîmes le tour en prenant le deuxième chemin qui menait à la piste. Y'avait trop de monde de toute façon contre le comptoir. Fallait pour cela contourner toute la série de tables en face, puis passer par le petit accès donnant sur l'escalier des W-C. Il était pas assez large pour y passer à trois, même à deux.
Manque de chance : Marianne allait en sortir lorsque nous arrivâmes pour l'emprunter. Elle s'arrêta subitement en nous apercevant. Elle parut surprise mais reprit très vite de la contenance, puis recula contre le mur pour nous laisser la place. Et comme un crétin, je suis passé devant, tirant un peu trop vite Marine par la main. Et pendant qu'on la dépassait, je sentis son regard posé sur moi, peser sur moi, ce qui sans doute sauta aux yeux de Marine comme le nez au milieu de la figure. Car lorsque nous nous retrouvâmes deux mètres plus loin, elle m'invectiva sèchement tout en tuant l'autre des yeux :
- Tiens ! Elle est encore là, celle là ?
- De qui tu parles ? L'ai-je interrogée en haussant un sourcil comme si de rien était.
- Oh, rien ! répondit-elle d'une voix lasse tout en me tirant à son tour vers les autres.

* * *

Je crois que je peux lui tirer mon chapeau. Elle fit tout pour me cacher qu'elle était soucieuse, depuis ce moment, elle aussi. Je le compris trop tardivement. Sur le coup, elle joua tellement bien la transparence que j'en fus soulagé, et j'ai commencé à me sentir beaucoup mieux. Je réussis alors à me comporter normalement, et tout rentra dans l'ordre.
Dans l'ordre… tu parles…
En tout cas, je parvins bizarrement à sortir l'autre de ma tête1. Et le reste de la soirée en boîte se passa normalement.

* * *

L'ascenseur de la résidence nous emportait à l'étage où j'habitais. Elle était appuyée contre le mur en face de celui contre lequel j'étais adossé. Elle se tenait tête baissée, les cheveux lui dégringolant sur le visage. Moi, je ne cessais de bâiller et de m'étirer. Elle releva soudain lentement la tête vers moi puis me fixa avec comme un doute dans ses yeux. Ce fut très rapide, très furtif, car tout de suite elle me sourit.
Cela me mit encore mal à l'aise.

Et puis la porte de l'ascenseur s'ouvrit.
Et puis nous pénétrâmes dans le studio.
Et puis nous nous couchâmes tout de suite, complètement lessivés.
A deux minutes près, il était cinq heures du mat'. Le jour allait se lever.

Malgré ma fatigue, j'eus une nouvelle fois beaucoup de mal à trouver le sommeil. Ça commençait à devenir une sale habitude… Et ce fut le cas aussi de Marine.
Dans la pénombre des rideaux fermés, je la percevais vaguement en train de mordiller doucement le dos de ses doigts, les yeux ouverts, signe qu'elle était soucieuse, contrariée. Elle avait la tête posée au creux de mon épaule, un peu recroquevillée sur elle même. A un moment, je lui ai caressé tendrement les cheveux - J'avais dans la tête des pensées vagues, tristes, amères. J'étais triste, oui. Je sais pas pourquoi. J'avais de la peine pour elle je crois - mais elle s'est tourné face au mur et s'est collée contre moi, dos à moi, blottie contre moi. Elle a tiré mon bras au-dessus d'elle, a ramené ma main devant elle et l'a conservée dans les siennes. Je l'ai serrée contre moi de mon autre bras, comme ça, toute la nuit.
J'aurais peut-être dû essayer de lui parler, de lui demander ce qu'elle avait, mais je ne suis pas sûr que cela aurait servi à quelque chose.

Puis, enfin, elle se détendit, sa respiration se fit régulière. Mais son sommeil fut très agité. Et à mon tour j'ai sombré.

 

1 Hé ! Freud ! T'es là ?