Accident Vasculaire Cérébral
Pour toujours ces regards !

Chapitre 16

Et puis il y eut le retour de Marine, juste le dernier jour du mois d'août. Elle me tomba dans les bras toute bronzée, la peau d'une teinte orangée magnifique. Et ce que nous vécûmes à partir de ce moment où elle frappa à ma porte fut merveilleux, fantastique, extraordinaire… le pied ! Et là encore je ne te donnerai aucun détail.
Elle occulta alors tout à fait l'autre auquel je ne pensais plus qu'épisodiquement. Et pour tenter d'oublier tout à fait ce qu'il s'était passé, ce qu'il y avait eu, si toutefois il y avait eu quelque chose, je faisais tout pour éviter de la croiser. En plus de ne plus retourner dans cette boîte, je n'allais plus non plus traîner au café, au cas ou.

Il faisait encore très beau et très chaud durant ce mois de septembre. Puisque la rentrée ne s'annonçait pour nous que courant octobre, on profitait de notre dernier mois de vacances au maximum.
On se levait souvent très tard, incapable de sortir du lit au moins avant que le soleil n'eût atteint son zénith. Un de nous deux se décidait alors tout de même à se bouger et à préparer le déjeuner. En fait de déjeuner, c'était un petit déjeuner de chocolat ou de café avec croissants qu'on allait acheter dans la boulangerie d'à côté. On ne se gênait pas pour en ingurgiter trois ou quatre chacun. On adorait ça.

Après une bonne douche et d'autres trucs, on allait se balader, soit en ville à pieds (malgré quelques réticences de ma part justement pour éviter de croiser l'autre), ou en VTT dans la campagne environnante. Je taxais celui du père de Marine. D'ailleurs, à propos, elle avait réussi à me forcer à rencontrer ses parents. Cela s'était déroulé lors d'un dîner, un soir, chez eux. J'avais pas décroché un mot du repas. J'avais franchement été mal à l'aise. Elle, ça l'avait fait rire, et avec son père ils n'avaient pas arrêté de se payer ma tête. Heureusement que sa mère avait compati un peu et s'était rangée de mon côté pour me raconter toutes les conneries que Marine avait pu faire quand elle était gosse. Et y'en avait de bonnes…

Le soir, quand elle ne dînait et ne dormait pas chez elle, on grignotait puis on allait se promener encore. Souvent, comme on se couchait très tard, vers minuit, on installait mon lit collé contre une fenêtre de mon studio, et on s'allongeait pour admirer le ciel. Un ciel d'été, tout étoilé, c'est carrément fantastique. De temps en temps, on y apercevait des étoiles filantes le traverser en un éclair, et on se mettait chacun à faire des voeux ridicules qu'on essayait ensuite d'extirper à l'autre. Les voeux, c'est secret ; c'est sûrement pour cela qu'ils ne se sont jamais réalisés ! Pour parvenir à la faire parler, je m'amusais à la chatouiller de tous les côtés. Elle était hyper chatouilleuse et ça marchait presque à tous les coups. Elle, elle usait d'autres méthodes toutes aussi efficaces que je ne te raconterais pas non plus. Parfois aussi elle me chatouillait.
Je me rappelle un soir d'orage. Les orages de fin d'été, ça aussi c'est vraiment fantastique. Le ciel s'était mis à se couvrir, se noircir de nuages lourds sur fond de soleil couchant dans des dégradés au ciel orange, rose et rouge. C'était génial. Le vent s'était levé. On avait ensuite entendu le tonnerre, l'orage qui approchait progressivement. Puis il y avait eu les éclairs. Alors on avait passé deux heures emmitouflés dans une grosse couverture à admirer tout cela, dans la fraîcheur de la pluie, ébahis comme des idiots qui découvrent le monde. Quelle pêche ça nous avait mis ! Et puis on s'était tout de même décidé à dormir. La grosse averse passée, on n'entendait plus qu'une petite pluie tomber. On laissa la fenêtre ouverte, comme souvent lorsqu'il faisait chaud, et le bruit des gouttelettes s'écrasant sur le sol nous berça toute la nuit.

C'était vraiment très chouette les journées que l'on passait ensemble !

* * *

Quand j'y réfléchis, je suis toujours étonné de la vitesse à laquelle tout s'est bouleversé. Il ne fallut que deux semaines, les deux dernières du mois de septembre.

* * *

Mi septembre, on s'était tout de même décidé à bosser un peu les exams que l'on allait repasser un peu avant la fin du mois. En ce qui me concerne, il me restait deux modules à obtenir. Elle, elle avait fait plus fort que moi. Il ne lui en manquait qu'un. On révisait le matin. On se prenait ensuite une large pause puis on recommençait jusqu'en fin d'après-midi.

Et un matin, un mercredi, je ne sais pas pourquoi il lui prit de me reposer tout un tas de questions sur ce que j'avais glandé pendant qu'elle était en Provence et en Corse. Peut-être qu'il lui parût bizarre que j'avais cessé tout à coup d'aller en boîte sans aucune raison particulière. Stéphane, qu'elle connaissait un peu, avait continué à y aller. Peut-être que ça venait de là…

Elle voulut sortir le samedi soir suivant, prétextant avoir envie de faire la fête pour s'évader un peu des révisions. Et puisqu'elle n'était jamais allée au Tigre - la boîte s'appelait comme cela - elle me convint de l'y emmener.
Marine ne sortait pas souvent en boîte. C'était pas son truc. En plus, son genre de musique allait plutôt se caser dans le funky et le top 50.
Au départ, cela m'ennuya. J'eus quelques réticences que je ne voulus pas qu'elle découvre, puis je me suis dit que de toute façon il ne pourrait rien s'y passer d'extraordinaire. Évidemment, j'étais un peu inquiet au cas où on rencontrerait cette Marianne, mais j'étais tellement sûr de mes sentiments pour Marine que finalement j'avais accepté.

Nous y allâmes avec toute une bande d'amis, la plupart de la résidence, rentrés tous sur Reims pour préparer eux aussi des examens. J'avais d'abord organisé une petite fête chez moi, occasion pour présenter tous mes copains à Marine qui ne les avait pas encore tous rencontrés. Au départ, elle fut un peu timide, ce qui m'amusa, mais comme ce sont des gens très chouettes elle fut tout de suite dans le bain et tout le monde l'apprécia.
Avant de grimper au Tigre, nous allâmes tous d'abord boire un verre dans un nouveau bar qui venait d'ouvrir et à propos duquel tout le monde parlait en ville. C'était le genre de café très branché, qui met un peu mal à l'aise quand tu ne corresponds pas trop à l'idée du « branché » que les branchés qui traînent dans ce genre de coins se font. C'était techno. Enfin, tu vois ce que je veux dire !
C'était un bar à trois étages, ou du moins deux étages plus une cave dans laquelle il y avait des concerts de temps en temps. Tout était très look là bas, très mode, et pas seulement les jeunes qui y scotchaient. Ils avaient déjà des manières d'habitués ceux là, alors que ça ne faisait que deux semaines que le café était ouvert.
L'endroit était plein à craquer. Ça se bousculait de partout pour changer d'étage ou pour aller au bar. Nous réussîmes tout de même à nous caser en bas, piquant des chaises à droite et à gauche et nous asseyant les uns sur les genoux des autres. C'était bien sympathique. Enfin, c'était nouveau et tout ce qui est nouveau est particulièrement attrayant.
Mais ce soir là, pas de bol…

Tu vois, j'ai franchement l'impression que les événements se sont enchaînés tels quels parce que tout devait se passer comme ça. Ce n'est pas que je crois ou ne crois pas au destin, ce n'est pas que je dise que c'était écrit ou je ne sais quoi encore, parce qu'à la rigueur je n'aurais rien pu prévoir. Car là, je sentais ce qui allait se passer, je savais que ce serait inévitable. Je l'ai su, ça m'est revenu à l'esprit dès que je l'ai vue… qu'il faille un jour ou un an, même dix pour que cela arrive. J'aurais pourtant préféré le plus tard possible…

Car elle était là elle aussi…
Elle était là, à quelques tables de nous, assise en compagnie de son copain et de quelques filles qu'il me semblait avoir déjà vues avec elle. Et elle nous avait repérés, sûrement à cause de tout le bordel que l'on avait foutu pour nous installer.

Elle me parut jouer l'indifférence quand mes yeux se posèrent sur elle, moi fidèle à mes habitudes à examiner tout le monde. Peut-être fut-elle surprise à notre arrivée de me voir et décida-t-elle d'adopter ce comportement au regard de ce qui s'était passé la dernière fois que l'on s'était croisé en boîte. Et peut-être aussi que me voir avec Marine la calma un peu, parce que, et je l'ai su plus tard, elle ne savait pas à l'époque que j'avais moi-même une petite amie. Mais bref…
En tout cas, je ne pus m'empêcher de la regarder de temps en temps. Avec mes amis, on avait des conversations suffisamment animées pour que cela passe inaperçu. Mais elle, justement, elle s'en aperçut. Et elle eut elle aussi des petits coups d'oeils un peu insistant, comme avant. Notre petit jeu reprit. Peut-être comprit-elle que je n'y étais pas indifférent, malgré Marine.

Curieusement, à un moment, lorsque ma belle et moi sommes sortis d'un baiser assez… assez langoureux1, disons… très tendre, et que je l'ai regardée, elle, ensuite, je crus distinguer quelque chose comme de la tristesse dans ses yeux. Quand elle s'aperçut à son tour que je la fixais, elle baissa la tête, puis la releva pour faire comme si de rien était.
A l'époque, j'aurais à la rigueur pensé que j'avais rêvé…

 

1 J'aime pas ce mot !