Accident Vasculaire Cérébral
Pour toujours ces regards !

Chapitre 15

Les fins de semaine suivantes (les deux dernières d'août), rebelotte ! Petite soirée en ville, un verre à la terrasse du café, et puis saut en boîte pour nous défouler. Et pour rien au monde je n'aurais manqué cela. Je commençais à y rencontrer des gens intéressants, et lorsque les morceaux ne m'enchantaient guère, je passais mon temps à discuter. C'était sympathique de se faire un peu de relations hors du milieu estudiantin ou hors résidence où je créchais.
Je ne te cacherais pas que cette fille se promenait toujours là bas, aussi, et que notre petit jeu continuait. C'était devenu une habitude, une habitude comme une autre, auquel je m'attachais sans en avoir réellement conscience. Et ça n'allait toujours pas plus loin.
Mais je suis tombé le cul par terre lorsque j'ai appris son prénom.

J'étais assis à une table près du bar à discuter avec des Rémois très cool que je venais de rencontrer. On causait de musique et du café où on allait toujours ; Ils en étaient des habitués ; ceci explique cela. Lorsque la fille passa non loin de moi pour aller se chercher au bar sa conso gratuite que lui offrait son ticket d'entrée, et qu'inévitablement encore nos regards se croisèrent, toujours inexpressifs1, j'ai demandé tout bas à une nana installée près de moi si par hasard elle ne la connaissait pas. Mis à part son prénom et qu'elle était lycéenne à Clémenceau, c'est à dire non loin de l'endroit où je l'avais vue la première fois (lorsque je guettais après Marine), elle n'en savait pas plus. J'aurais peut-être pu me renseigner encore auprès des autres, mais après ce qu'elle m'avait dit, j'en étais devenu totalement incapable. J'avais de toute façon la voix coupée…

Si toute cette histoire n'était qu'un enchaînement de coïncidences étranges à ne rien y comprendre et à avoir beaucoup de mal à y croire, j'en avais ma dose. Et j'imagine que toi aussi. Parce que, et crois-moi j'en suis réellement tombé de haut, figures toi que son prénom avait de quoi m'interloquer quelque part : elle s'appelait MARIANNE2 !!!
J'hallucinais une fois de plus ! Plus de son, plus d'image !
J'ai gardé la bouche ouverte d'étonnement, avec plein d'idées bizarre qui m'embrouillèrent la tête pendant un long moment. Je disjonctais !
Quelque part, j'en ai eu assez de tout cela ! Et c'est là que j'ai commencé à sentir que tout aller changer, que je le veuille ou non, et que je ne pourrais rien y faire. J'en étais comme assommé, ma faculté de réfléchir paralysée tout à coup, et j'ai préféré bouger et aller m'asseoir tout au fond de la boîte où je serais tranquille. Je pressentais réellement quelque chose, ça prenait naissance dans ma tête, et je savais quelque part que ce ne serait pas du gâteau. Ça me frappait le crâne comme on frappe à une porte, et je ne voulais désespérément pas ouvrir. J'avais peur de comprendre.
Heureusement que Stéphane et Julien, un de ses copains, vinrent me mettre le grappin dessus pour aller voir le concert dans la cave en dessous. Enfin, heureusement sur le moment…

Tous les vendredis et samedis soirs, de petits groupes régionaux, et même parfois d'un peu plus loin, venaient jouer dans la petite salle de concert auquel on accédait par l'escalier au fin fond de la boîte. Ils faisaient comme cela plusieurs prestations tout au long de la soirée, entrecoupées de pauses, et là ils n'allaient pas tarder à recommencer à jouer.
Ils m'entraînèrent donc en bas, et je n'y bougeais plus jusqu'à la fin. J'eus la chance de trouver un tabouret libre contre un mur en face de la petite scène, le meilleur endroit pour assister au concert. Ça me fit du bien, ça m'occupa l'esprit, d'autant plus que le groupe n'était franchement pas mauvais.
Mais puisque de toute façon mon petit château de carte semblait devoir s'écrouler…

A un moment, je me suis tourné vers l'escalier, sans savoir pourquoi, comme ça. Juste en bas de celui-ci, contre le mur, se tenait cette Marianne, bien droite, une cigarette à la main comme les tiennent les filles, le bras plié, l'avant bras en suspend dans l'air, la main cassée. Et je te le donne en mille ! Même pas besoin de te l'écrire…

Quelque part, encore quelque part, cela me mit en colère.
A la fin du concert, c'est à dire deux ou trois morceaux plus tard, je me suis levé, dépassant rapidement tous ceux qui allaient rejoindre la piste de danse à l'étage au-dessus, et j'ai monté l'escalier quatre à quatre, une espèce de rage au ventre et de peine du fait de mon impuissance face à… je ne savais trop quoi.
Elle était assise sur la dernière marche. Elle avait les yeux dans le vague. Je suis monté directement en face d'elle, l'évitant au dernier moment. Et juste avant de m'écarter, je l'ai fixée. Je l'ai fixée intensément, d'un regard noir, frénétique. Elle posa aussi ses yeux sur moi. Alors que je perçus d'abord qu'il allait naître un sourire sur ses lèvres, quand elle se rendit compte de la tête que je tirais elle me parut soudain complètement étonnée, atterrée, presque apeurée.
Puis, comme une flèche, je me suis dirigé vers la sortie de la boîte. Devant la caisse, je me suis retourné. J'ai attendu deux secondes. J'étais totalement certain de ce qui allait se passer. Et cela ne manqua pas. Elle apparut au loin, au bord de la piste de danse, l'incompréhension peinte sur le visage, les yeux grands ouverts, la mine triste, me regardant et n'osant plus avancer.
Alors, alors moi je lui ai lancé un sourire ironique, puis un sourire de dédain, de dégoût. Puis je me suis cassé.
Je suis rentré chez moi à pieds, presque en courant. Je voulais la fuir, je voulais fuir tout cela et ne plus jamais revenir dans cet endroit.
Et j'ai jamais réussi à m'endormir cette nuit là.

Et je n'y suis pas retourné pendant trois semaines.

 

1 Ce jeu était toujours le même : quand j'arrivais, on se souriait (une manière de se dire bonjour peut-être !), puis ensuite c'était ces regards incompréhensibles, presque froids.
2 Tu vois où je veux en venir ? Marine… Marianne… y'avait de quoi tomber le cul par terre, non ?