Accident Vasculaire Cérébral
Pour toujours ces regards !

Chapitre 14

On était d'abord allé se balader en ville pour profiter de ces belles soirées d'été où le ciel est piqueté de ses milliards d'étoiles, avec le fond de l'air juste ce qu'il faut de frais pour s'y sentir hyper à l'aise. D'ailleurs, avec Marine, on adorait parcourir comme cela la grande place du centre ville, main dans la main. Y'avait toujours beaucoup de monde qui en faisait autant, les vendredis et samedis soirs, même si Reims est une ville un peu morte au mois d'août, une bonne partie de ses habitants étant partis se pavaner au bord des plages. Ce qui était chouette aussi, c'est qu'il y avait beaucoup d'étrangers qui passaient par là avant de descendre dans le midi ou de remonter chez eux, histoire d'aller admirer la cathédrale et les autres monuments. On en rencontrait parfois de sympas avec qui on causait aux terrasses des cafés.

Ce vendredi soir là, on s'était arrêté pour boire un verre à l'une de ces terrasses. C'était d'ailleurs celle du café où on allait tout le temps. On s'installait sur des chaises de jardin bien confortables, les jambes tendues et les pieds sur une autre. Très cool quoi ! On discutait de choses et d'autres, on profitait du moment, on avait un peu l'impression de se payer des vacances. Il ne fallait pas grand chose pour s'imaginer qu'au bout de la place il y avait la mer, le sable, les mouettes…
Moi, comme d'hab, je passais mon temps à mater tous les passants.

Je l'ai vue arriver de son allure inimitable, bien droite, la tête haute, regardant droit devant elle, marchant doucement mais à grands pas de ses longues jambes fines, tenant à son bras son copain qu'elle dépassait de quelques centimètres grâce à des talons assez hauts. Elle exerçait sur moi une fascination que je n'ai jamais trop bien comprise, et comme je te l'ai déjà écrit plusieurs fois, indéfinissable. J'en parle parce que tout en passant devant nous, elle me fixa de son regard incompréhensible, à me couper le souffle et à en venir squatter mon esprit pour ne plus en sortir. J'en étais encore une fois tout remué à ne plus être capable de prononcer un mot, ce que Stéphane remarqua évidemment, en fin psychologue qu'il était.
- Oh ! Elle t'a tapé dans l'oeil à toi !
- Mais non ! Qu'est-ce que tu vas t'imaginer…
- Ouais ouais ! et Marine ?
- Marine c'est… c'est… y'a jamais rien qui pourra l'égaler !
Et c'était vrai ! S'il n'y avait pas eu cette histoire de sosies, l'autre n'aurait jamais rien eu de particulier pour moi, mis à part son physique de petite top modèle.

* * *

C'est lorsque j'ai débouché sur la piste de danse de la boîte que j'évoquais dans le chapitre précédent, juste après être allé boire un verre au café, que je l'ai encore aperçue. Elle était toute vêtue de noir et dansait dans un coin près de la cabine du D-J, ondulant de tout son corps, de droite à gauche et de gauche à droite, lentement, les pieds collés au sol, les bras le long des hanches, les mains sur les cuisses, la tête baissée… encore inimitable. Une voix douce, aiguë, mélodieuse et berçante chantait sur une musique très rythmée accompagnée de guitares saturées. Je ne pus m'empêcher de l'admirer pendant un long moment, jusqu'à ce qu'elle lève subitement les yeux vers moi.
Sans savoir pourquoi, sûrement parce que je ne m'attendais pas à la voir là, je lui ai souri, tout naturellement, si « naturellement » est le terme qui convient. Et elle me répondit de la même manière. Et j'en fus complètement paralysé, totalement incapable de bouger, de penser, et cela l'espace d'un bon moment.
Je ne pus m'empêcher de l'épier tout le reste de la soirée. Elle dansait de temps en temps dans le même coin, ou souvent elle s'enfonçait dans un fauteuil en compagnie de son petit ami qui, dans ces moments là, ne semblait plus vouloir la lâcher. Comme il y avait du monde et que ça grouillait de partout, nous n'eûmes pas trop l'occasion de croiser nos regards, mais ils étaient comme avant, indescriptibles, incompréhensibles.
Je ne fais décidément que me répéter.

* * *

Le lendemain soir, nous avons encore atterri dans cette boîte. Et là, même schéma…
J'arrivais tout peinard, les mains dans les poches, tout de suite attiré vers la piste où pas mal de gens dansaient sur un morceau que j'adorais. J'en fis le tour pour me trouver un peu de place où m'agiter à mon tour, je suis passé près d'un fauteuil et…
Et sans trop savoir pourquoi j'ai regardé qui occupait ce fauteuil, et c'est comme cela que je suis encore tombé sur elle. Et encore, spontanément, nous nous sommes souri. Encore… à ne rien y comprendre. A ne rien y comprendre…

J'avais cette habitude tout en dansant de tourner lentement sur moi même, et pour ne rien changer de dévisager tout le monde. Ainsi, à chaque tour, je me retrouvais en face d'elle, juste à quelques mètres, et je ne pouvais m'empêcher de la fixer. Elle avait elle aussi souvent les yeux posés sur moi, de ce regard étrange où j'aurais pu me perdre à jamais.

* * *

Je ne me posais franchement pas de questions. Je savais qu'entre elle et moi y'avait quelque chose de bizarre, mais et alors ! Ce n'est pas que je veuille me justifier, et je ne sais d'ailleurs pas pourquoi je le ferais1, mais c'était un fait, et c'était tout. Ça n'avait aucune signification précise. Je ne me demandais pas non plus ce qui l'animait elle. Ça n'avait pas d'importance. Moi, je ne vivais que pour les beaux yeux de Marine, même si ceux de cette fille me faisaient énormément d'effet. Ainsi, ce n'était qu'une sorte de jeu, un peu comme avec ma petite princesse tout au départ, où finalement je ne faisais que la regarder pour voir si elle me regardait aussi. Et c'était peut-être aussi ce à quoi s'occupait l'autre. Et si elle avait la même habitude que moi, c'est à dire de mater tout le monde, inévitablement nos regards se croisaient un peu plus que de normale sans qu'il y ait quelque chose qui se cache derrière. Enfin, on aurait pu le croire !

Excuses moi si ces derniers chapitres sont courts, mais il ne se passait rien d'autre de particulier à te raconter pendant ces vacances, mis à part que Marine commençait à me poser tout un tas de questions sur ces soirées en boîtes, comme si… et moi j'avais jamais grand chose à lui dire.

 

1 Si ! je le sais !