Accident Vasculaire Cérébral
Pour toujours ces regards !

Chapitre 13

Je terminais mon boulot tous les jours à 17 heures. Il n'avait rien de très folichon, mais puisque ce n'était qu'à mi-temps, ça allait. J'arrivais un peu avant 13h30. Puis, après quelques civilités, je me collais derrière mon guichet pour l'après-midi. Les gens qui passaient au mien n'étaient pas trop emmerdants. Je ne m'occupais que de dépôts de chèques ou d'espèces rapides, et c'était toujours vite fait.
Après ma journée, j'avais pris l'habitude de passer à ce café dont je t'ai parlé dans le chapitre avant. J'y étais toutes les fins d'après-midi jusqu'à 18 heures, heure à laquelle j'allais rejoindre Marine. Je n'y faisais jamais rien d'extraordinaire, et il ne s'y passait jamais rien d'extraordinaire non plus, mais ça ne me dérangeait pas. Il me semble que j'avais besoin d'être plongé dans l'ambiance qui y régnait, comme il m'arrive encore d'en ressentir le besoin de temps en temps. C'était vivant. J'aimais bien y traîner, même à ne parler à personne. Mais je crois que quelque part j'avais une raison supplémentaire.

Cette raison fit irruption un mercredi, vers la mi-juillet. Je ne sais pas ce qu'elle avait fabriqué les deux semaines précédentes, mais en tout cas ce n'était pas là-bas qu'elle s'était pavanée.
A partir de ce jour, quand elle ne débarquait pas dans le bar vers 17h30, je la croisais sur la grande place du centre ville lorsque je partais rejoindre Marine. C'était pas systématique, mais ça arrivait assez couramment. Pourquoi j'en parle ! Et bien c'est qu'à chaque fois il y avait entre nous quelques petits regards étranges, et là presque systématiquement.
Au café, j'étais toujours assis dans mon coin, c'est à dire à l'entrée contre le bar, ou ailleurs quand il était déjà occupé. Elle, elle allait souvent s'installer dans l'arrière salle, juste avant les W-C, en compagnie de son petit ami ou de copines… ou les deux !
Je la trouvais très mignonne, et elle l'était effectivement. A la rigueur, j'aurais pu dire que j'aimais la regarder rien que pour le plaisir des yeux, et peut-être cela m'aurait-il donné une excuse, même si elle ne m'intéressait absolument pas du fait de ma relation avec Marine qui, elle, occupait toutes mes pensées. Mais avec cette histoire du vieil homme…
Quand elle arrivait, on se regardait furtivement, sans aucune expression particulière, sans jamais un seul sourire ou aucune autre mimique qui aurait pu faire avancer ou reculer les choses. Ouais, juste comme cela, comme rien. Mais tu vois, et j'arrive jamais bien à l'expliquer, c'était quand même comme quelque chose. C'était indéfinissable, franchement indéfinissable. Y'avait une sorte d'attente, comme une reconnaissance mutuelle, un j'sais pas trop quoi de troublant. Mais à l'époque, je t'aurais bien dit que ça ne voulait rien dire. Ouais ! A l'époque…

Et c'était tout, puis je retrouvais Marine, et nous deux c'était vraiment merveilleux, le rêve, l'Histoire… On était de plus en plus complice, de plus en plus tendre l'un envers l'autre, de plus en plus amoureux. C'était franchement exceptionnel. Et en plus, il faisait tous les jours beaux et chauds. C'est franchement cool l'été. Ouais ! C'était vraiment très cool. Trop cool.

* * *

Puis elle partit en vacance, fin juillet début août, et finalement pas pour deux ou trois semaines mais carrément pour un mois. En fait, c'était parce qu'elle avait l'occasion de passer deux semaines en Corse, en plus de deux semaines en Provence, et qu'elle avait toujours rêvé d'y aller. Elle était tout de même prête à rester avec moi, mais après en avoir discuté longuement, on avait décidé qu'il ne fallait pas qu'elle rate cela. Je ne voulais absolument pas qu'elle s'en prive pour moi, même par amour. Je pouvais pas lui faire ça. Et l'on s'était donné d'autres raisons ridicules, style qu'on se voyait peut-être un peu trop, qu'il ne fallait pas s'étouffer et que cela nous rendrait hyper heureux de nous retrouver après un mois d'absence. On adorait d'ailleurs évoquer ce moment, et on trouvait cela hyper excitant rien que d'y penser. Mais bon, je vais pas rentrer dans les détails, sinon je l'aurais déjà fait depuis longtemps.

Ce fut tout de même une énorme déchirure lorsqu'elle mit les bouts. On se fit des adieux larmoyants et ridicules, tout plein de promesses débiles : de s'écrire, de se téléphoner, et surtout… d'être sérieux… Comme si l'on avait besoin de se dire ce genre de choses ! Je me souviens encore de ce moment où j'ai essuyé tendrement ses larmes du bout de mon pouce, où je l'ai serrée dans mes bras pendant de longues minutes, puis où elle a tenu ma main, très fort, avant de se résoudre à la lâcher pour s'enfuir en courant chez elle, prendre ses valises déjà prêtes, monter dans la voiture où ses parents l'attendaient, et me suivre de ses yeux tristes lorsque le véhicule démarra, passa devant moi puis s'évanouit au bout de la rue. Je suis resté un long moment assis sur notre petit banc du Square des Cordeliers, très triste, très songeur, les yeux perdus au loin là où elle avait disparu. Puis j'étais rentré chez moi, lentement, traînant les pieds, abattu, un énorme vide dans le coeur.

Du jour au lendemain, ma vie changea du tout au tout. A partir de ce moment, j'eus déjà beaucoup moins d'entrain à aller bosser. Mais le pire ce fut de me retrouver seul après le boulot. La première semaine fut terrible, même si on se téléphonait tous les deux ou trois jours, même si au départ on s'écrivait presque quotidiennement. D'ailleurs, rien que le jour de son départ, elle m'avait déjà posté une lettre où elle m'avait écrit comme si cela faisait déjà un certain temps qu'elle était en vacance, juste pour déconner. Elle avait parfois un humour assez particulier, pire que le mien. Et le papier commençait comme cela :
« Mon amour de petit poussinet à la crème1. Aujourd'hui, il fait encore très beau, et ce pourrait être un jour merveilleux si ce n'était pas encore un jour à vivre seule si loin de toi… » etc… etc…
Ça m'avait un peu réchauffé le coeur.

Je traînais alors souvent avec Stéphane qui me retrouvait au café après mon job. Pour encore ne rien arranger, cette fille n'y passait plus, ou du moins qu'épisodiquement. Ç'aurait pu au moins m'occuper l'esprit. Je ne la voyais alors plus nul part. Mais de toute façon, j'avais l'esprit tellement obnubilé par l'absence de Marine que ça n'avait vraiment pas d'importance.

A la fin de la première semaine, nous avons décidé de bouger un peu plus. Il est vrai que l'on commençait à en avoir assez de se tourner les pouces. Avec Stéphane et quelques copains à lui, et à partir de ce moment, on allait traîner en boîte tous les vendredis et les samedis soir.
C'était une boîte très cool, où je vais encore de temps en temps quand j'ai des ronds à claquer ou quand j'ai envie de me bouger. Je vais essayer de te la décrire, mais je crains de pas être très doué.
T'entrais dedans par un long couloir sombre. D'ailleurs, toute la boîte était sombre. Les murs étaient couverts d'une espèce de crépi noir un peu sale, où les poussières qui s'accumulaient sur ses aspérités (du crépi) lui donnaient parfois des teintes grisâtres de ciels d'orages de fin d'été. Après ce long couloir, tu pénétrais dans la première pièce du bâtiment proprement dit par une espèce de porte de saloon. A cet endroit se tenait toujours le patron, un mec assez baraqué, qui te jaugeait de son oeil un peu froid lorsque tu entrais. A gauche il y avait la caisse (50 balles l'entrée si tu étais étudiant, le samedi, 40 le vendredi), puis les vestiaires, puis une petite salle de jeux avec baby-foot, flippers et jeux vidéos.
En face de la caisse, t'accédais à la boîte en profondeur. Il y avait comme cela trois pièces qui se succédaient.
De gauche à droite, et dans la première, le bar, un petit passage le séparant de tables, puis un autre qui menait à la piste. Y'avait jamais assez d'espace pour passer entre le bar et les tables, tout le monde s'y agglutinait pour boire un verre, et fallait parfois jouer des coudes pour t'y frayer un chemin. Enfin bref !
Au bout venait une deuxième pièce toute aussi profonde. Après les tables, en fait, y'avait un escalier qui montait aux W-C, et puis il y avait la cabine du D-J. C'était un mec sympa, comme d'ailleurs en général tous les gens qui traînaient là bas. Il me passait de temps en temps quelques morceaux que je lui demandais. Ce qui était cool c'est qu'il ne nous ennuyait jamais trop à vociférer dans son micro. Parfois même il venait danser avec nous. T'imagines ?
De temps en temps, c'était la fille de l'entrée, une nana très sympa aussi, qui jouait au D-J. Ça changeait un peu.
La piste était collée à c'te cabine et à un mur de miroirs sur sa gauche dans lequel se miraient souvent quelques guignols. Elle était plutôt petite, carrée, faite de dalles transparentes sous lesquelles il y avait des spots qui s'allumaient aléatoirement. Elle aurait pu ressembler à une piste de disco mais c'était pas du tout le genre de music qu'on entendait là bas : plutôt rock, fusion, pop, trash, … Le passage de gauche s'arrêtait donc sur cette piste, mais celui de droite la longeait, séparé d'elle par des arches de pierres qui en faisaient d'ailleurs le reste du tour. Y'avait aussi des tables à sa droite, tout le long.
Puis venait la troisième partie de la boîte, avec encore des tables entourées de fauteuils et au bout d'autres tables à hauteurs de coudes. Tout au fond à droite, un escalier descendait vers un autre bar, mais plus petit, dans une petite salle de concert. Enfin voilà !

J'y étais déjà venu plusieurs fois, en fin de petites fêtes entres copains. Mais à partir de cette période, c'est à dire lorsque je suis retourné dans cet endroit, tout fut bien différent.

 

1 Ok, ok ! Les petits noms que l'on se donne lorsque l'on est amoureux sont souvent ridicules. Moi, je l'appelais « mon petit chat, ma petite poussinette, mon bébé, ma petite puce… ». Tu vois le genre !