Accident Vasculaire Cérébral
Pour toujours ces regards !

Chapitre 12

Les examens de fin mai début juin venaient de se terminer. Marine et moi les avions préparés comme des malades. C'était bien la première fois que je les avais bossés autant. Je pensais n'avoir pas trop mal réussi, mis à part un ou deux modules où j'avais un peu cafouillé.

Marine s'était trouvé un boulot pour les vacances : du secrétariat chez un de ses oncles assureur. Elle avait attaqué juste deux jours après les exams, ce qui ne nous avait pas laissés beaucoup de temps à batifoler tranquillement ensemble. Pour ma part, j'allais bosser au guichet d'une banque tout le mois de juillet et le mois d'août, pendant qu'elle serait, elle, en vacances quelque part dans le midi pour deux ou trois semaines ce dernier mois. Plutôt que de rentrer un peu chez mes parents avant de bosser - ça leur aurait fait plaisir, désolé - j'ai préféré rester à Reims pour être avec elle.
Son oncle la lâchait vers 18 heures ; Généralement, j'allais l'y chercher. On rentrait ensuite soit chez moi, soit je la raccompagnais chez elle et la laissais sur le pas de sa porte. Souvent alors, elle me rejoignait ensuite dans la soirée. Combien de fois elle voulut me présenter ses parents, et combien de fois j'ai refusé… J'étais pas encore prêt à cela.
Encore généralement, avant de passer la prendre après son job, je profitais du beau temps en me promenant dans le centre ville. Ça me changeait les idées. Et puis je m'arrêtais dans un bar pour y boire un café ou un coca. J'allais toujours dans le même, un de ces styles d'endroit sympathique et populaire où tous les jeunes se rassemblent sous le brouhaha de leurs conversations et de la musique rock que crachent des baffles à longueur de journée. C'était un genre de bar sombre, profond, un peu comme un pub anglais. C'était d'ailleurs le bar où j'avais guetté l'arrivée de Marine ce fameux jour où nous étions sortis ensemble.
Vers 17 heures, c'était l'affluence. Toutes les tables en terrasse étaient occupées de tout un tas de jeunes comme moi qui s'y agglutinaient les uns sur les autres, histoire de passer le temps. Moi, j'allais à l'intérieur, je me trouvais un tabouret et je m'asseyais contre le bar, près de l'entrée. Tout en regardant tout le monde, comme j'avais l'habitude de le faire, je sirotais mon verre tranquillement.
Il régnait là-bas une atmosphère étrange, un peu bourgeoise, où quand tu n'es pas un habitué du coin tout le monde te reluque un peu bizarrement. Je crois d'ailleurs que tous étaient un peu comme moi : quand ils n'avaient rien d'intéressant à se dire, ils ne faisaient que passer leur temps à regarder les autres. Évidemment, quand leurs yeux tombaient sur une tête inconnue, en l'occurrence moi au départ, il y avait de quoi se sentir mal. Quand ils ne te détaillaient pas des pieds à la tête, ils y allaient de leurs petits commentaires grivois qu'ils se glissaient à l'oreille, et il valait mieux faire comme si de rien était jusqu'à ce qu'ils s'intéressent à quelqu'un d'autre. Au bout de quelques jours, j'avais passé les épreuves éliminatoires avec succès. Déjà j'avais le même style vestimentaire qu'eux - je me serais ramené en costard cravate que j'aurais eu un peu plus de mal - et ensuite j'étais toujours assis au même endroit à passer mon temps à faire la même chose qu'eux : regarder les autres.
Il est curieux qu'il m'ait fallu autant de temps avant de me mêler à eux, c'est à dire en rencontrer quelques uns, à m'asseoir avec eux et faire un peu partie de leurs groupes. Aujourd'hui, quand je passe par hasard là bas, j'en ai parfois pour une demi-heure peut-être à serrer des mains ou lâcher quelques bises sur les joues de quelques connaissances superficielles. Assez contradictoirement, contradictoirement parce qu'il y a toujours du monde et surtout de jeunes gens, personne ne vient te voir pour se taper un petit brun de causette. Les gens que je croise là bas, en général je leur ai été présenté dans des soirées d'étudiants ou d'amis. Mais bref… ça c'est les Rémois !
J'y venais donc presque tous les jours. Et donc, un jour, accoudé tranquillement au bar à touiller mon café la cigarette à la main - ce devait être fin juin - mon regard se posa sur le doux visage de quelqu'un à ne plus en décoller, quelqu'un qui me rappela vaguement quelqu'un, quelqu'un que j'eus l'impression d'avoir déjà vu. Mais c'était encore plus bizarre que ça. C'était quelqu'un qui me donna le sentiment de l'avoir déjà bien connu, très loin en arrière. C'était une fille évidemment. Elle se tenait à l'autre bout du comptoir, accoudée contre, la tête dans les mains, assise sur un haut tabouret elle aussi. Elle me regardait fixement, une espèce de doute dans les yeux, de ce genre de regard qu'on ne peut jamais interpréter. Elle était brune, les cheveux assez courts, coupe années 30, un jolie teint ivoire, des yeux sombres, une bouche fine et un petit nez bien dessiné. Elle me regardait mais semblait penser à autre chose, comme lorsque l'on a la tête perdue quelque part et que l'on fixe un point imaginaire dans le vague. Mais là, elle avait les yeux sur moi. Cela ne dura peut-être que quelques secondes, mais suffisamment pour me troubler totalement. Un frisson me parcourut tout le corps, et mon cœur menaça de s'envoler. Et je me souvins où je l'avais vue, et cela me tomba sur le sommet du crâne comme une enclume de dessins animés : c'était dans le boulevard de la Paix, lorsque j'attendais comme un crétin de rencontrer Marine. Ouais ! C'était ça ! Et elle avait eu le même regard. Mais pire encore, je l'avais vue sur la photo que m'avait montrée le vieil homme dans le parc.
J'HALLUCINAIS ! J'hallucinais encore totalement. J'avais complètement oublié cette histoire rocambolesque. C'était d'elle dont il avait parlé. J'en étais certain, même si finalement je ne me souvenais plus trop de la photo.
Quelqu'un s'installa près d'elle, lui donna un petit coup de coude en souriant, un garçon aux cheveux châtains, très cool, yeux bleus, plutôt minet. Elle parut sursauter mais continua à me fixer l'espace d'un court instant, cette fois-ci intensément et non plus dans le vague, puis se tourna vers l'autre en lui souriant elle aussi. Et ils s'embrassèrent, et étrangement je ressentis un pincement au coeur. Étrange sensation qui fut pire encore quant à la fin de leur baiser ses yeux se posèrent encore l'espace d'un éclair sur moi.
J'ai haussé les sourcils, puis les épaules, j'ai écrasé ma cigarette dans le grand cendrier près de moi, j'ai bu mon café d'un trait, et j'ai quitté l'endroit, un peu triste, bouleversé.

Je suis rentré chez moi, lentement, ne cessant de penser à cette fille. J'avais son image dans la tête, son regard étrange, et cette extraordinaire coïncidence de sosies qui crèchent dans le même patelin et qui finissent par se croiser dans un bar, style jolie petite histoire d'amour qui fait pleurer à la fin les jeunes filles1.
Je suis rentré chez moi, oubliant totalement, mais alors « GRAVE », que je devais aller chercher Marine à la sortie de son boulot. Ça m'est sorti de la tête comme si elle n'avait jamais existé et que j'étais toujours célibataire2.

* * *

Arrivé à la résidence, je suis passé chez un copain qui restait à Reims aussi pendant les vacances. J'avais envie de parler de cette rencontre à quelqu'un. Mais face à sa mine déconfite de chouillard qui avait certainement passé une nuit blanche, je ne dis rien. Il me raconta sa nuit agitée, mais je fus incapable de me concentrer pour l'écouter. Je regardais dans le vide, par la fenêtre, avec toujours l'image de cette fille dans la tête.
Stéphane - parce qu'il s'appelle Stéphane - alla acheter du pain à la boulangerie juste à côté de la résidence, puis se concocta un petit déjeuné chocolat-pain-beurre. Il était 18 heures. Il m'invita. J'avais pas spécialement faim mais j'avais envie de grignoter. Alors j'en ai profité. Et puis ça m'occupait !
Il se prit rapidement une douche parce qu'il devait passer chez un ami à lui vers 18h45, puis m'entraîna avec lui sans trop d'efforts, oubliant encore totalement, et c'en était affolant, Marine qui devait poireauter à m'attendre.
Et nous passâmes la soirée chez son copain à écouter de la musique, à parler de choses et d'autres, avec quantité de personnes que je ne connaissais pas.

* * *

Ce n'est qu'en rentrant chez moi vers 2 heures du matin que je me suis aperçu à tomber le cul par terre que j'avais oublié Marine. Je me mis deux ou trois claques puis je me suis couché, repensant tout à coup à cette fille pour m'endormir avec elle, dans mes rêves.

* * *

Évidemment, je me pris un savon le lendemain. Vers huit heures le matin, Marine me téléphona, inquiète et en colère. Je dus inventer que j'avais rencontré un copain qui avait le moral à zéro et que je n'avais pas pu le laisser seul. Elle avala finalement le mensonge. Y'avait pas de quoi en être très fier.

Et deux jours après, j'y pensais plus.
Il y eut le week-end où je suis rentré chez mes parents, puis le mois de Juillet où j'attaquais mon job d'été.

 

1 Ta mère en short !
2 Y'a pas longtemps, un mec m'a expliqué que c'est une chose relativement courante ce genre d'oubli total. Déjà j'avais pas beaucoup de mémoire ! Mais il paraît que c'est le préconscient qui interdit à ton inconscient de blesser ton conscient. Tu imagines ? Faut être Freudien pour y capter quelque chose !