Accident Vasculaire Cérébral
Pour toujours ces regards !

Chapitre 11

Mai.

De l'eau avait coulé sous les ponts. Cette banale uniformité de l'écoulement du temps, que l'on perçoit parfois nous échapper avec une rapidité exaspérante, m'a toujours étonné. Il me suffisait en général de m'ennuyer et de souhaiter que le temps passe plus vite pour qu'évidemment les secondes me paraissent s'égrainer avec encore plus de lenteur. Inversement, je ne voyais plus le temps passer quand je désirais profiter un maximum des moments agréables de mes journées.

Ainsi, on était déjà au mois de mai. Pour les étudiants de fac, autant dire que l'on approchait dangereusement de la période des examens. Ça rendait d'ailleurs tout le monde un peu nerveux, un peu tendu.
Il y avait les étudiants qui travaillaient suffisamment toute l'année et qui, eux, n'auraient pas trop de problèmes. Il y avait ceux qui s'étonnaient avec stupeur qu'ils n'avaient plus que quelques semaines pour réviser tous les cours de l'année afin d'être suffisamment prêt. Et puis il restait les irréductibles qui ne plongeraient dans leurs révisions que quelques jours avant les dates critiques. Ceux là on ne les changerait jamais. S'ils étaient doués, ça ne leur posait pas beaucoup de problèmes. Dans le cas contraire, on les rencontrait aux sessions de Septembre, ou on les voyait abandonner un jour ou l'autre.
Quelque part, tout ça me laissait indifférent. Je baignais dans un bonheur profond où toutes les tracasseries de la vie courante semblaient s'être envolées mystérieusement sous le coup d'une baguette magique tenue par un ange et dont il se servait allègrement. Je ne faisais qu'attendre patiemment les moments où Marine et moi serions réunis. Quand j'étais à la fac, pour éviter que cette attente ne me paraisse interminable, je bossais mes cours sans curieusement trouver cela mortellement ennuyeux. Et en cours, lorsque j'avais quelques secondes de libre où mon esprit pouvait errer, je ne faisais que rêvasser et penser à elle.
L'arrivée des beaux jours n'arrangeait rien. J'éprouvais une sorte d'euphorie enivrante où tout le monde il était beau, tout le monde il était gentil. Chez moi, à la résidence, quand j'étais seul je passais le plus clair de mon temps à rendre visite à mes amis ; J'avais tendance à les oublier depuis et à chaque fois que j'étais avec elle. Il parait d'ailleurs que c'est une généralité chez les gens qui sont amoureux ! Alors, dès que j'avais un moment de libre, j'entretenais de bons rapports : on se faisait de petites fêtes, de petites bouffes, …

Lorsqu'il faisait beau, le Mardi de 14 heures à 15 heures 30 et le jeudi de 14 heures à 15 heures, j'avais pris l'habitude d'aller m'asseoir sur un banc du parc Pommery, pas très loin de la fac, et je me plongeais dans un cours ou un bouquin en me laissant bercer par le chant des oiseaux et le vent dans les arbres. C'était cool. C'était Marine qui m'avait apporté cela. Elle, elle était une véritable petite abeille ouvrière. Elle bossait tout le temps ! D'ailleurs, en semaine ou quand elle venait passer le week-end chez moi, elle s'asseyait quelques heures à ma table pour travailler et ne se permettait pas de se détendre avant d'avoir atteint les objectifs qu'elle se fixait. Cela m'ennuyait au début, surtout qu'elle me refusait dans ces moments de la serrer de trop près. Mais puisque je ne désirais provoquer aucun conflit entre nous, j'avais fini par lui accorder cela et à m'y mettre aussi. Et l'on s'habitue à tout. Et ça me faisait du bien. Et j'avais même découvert que l'on peut éprouver un certain plaisir à bosser des cours. Et oui ! Cela ressemble à de la satisfaction personnelle d'y comprendre quelque chose et d'avoir envie de regarder un peu plus loin que ce que l'on tente vainement de nous enseigner. Tu peux comprendre ça ?
Alors, quand j'allais dans ce parc, je me trouvais un coin tranquille, j'y rêvassais quelques secondes, puis j'attaquais un cours ou un livre pour passer le temps. Parfois, je regardais en souriant passer un couple d'amoureux ou un sportif qui se tapait un jogging. C'est fou, lorsque l'on est amoureux, comme tout peut paraître sympathique et comme l'on écarte si facilement de notre esprit tout ce qui pourrait troubler ce bonheur.

* * *

C'était un Jeudi, en début d'après midi. J'avais pris le parti, pour profiter d'une belle journée ensoleillée, de m'allonger dans l'herbe pour relire un cours qu'en temps normal j'aurais trouvé barbant. C'était bien agréable. Je me coupais de temps en temps un brun d'herbe que je glissais entre mes lèvres et que je mordillais jusqu'à ce qu'il expire et que j'en choisisse un autre. Il devait être pas loin de 14h15. Trois quarts d'heure plus tard, je devais aller chercher Marine à la sortie de son cours de math, puis on redescendrait chez moi tranquillement, à pieds sans doute, en nous donnant la main, tout en discutant de choses et d'autres. On passait parfois comme cela des heures entières à parler de tout et de rien et à interrompre nos petits points de désaccord par de tendres baisers qui évitaient de petites engueulades ridicules. Ce qu'on peut devenir crétin quand on est amoureux !
Je fus surpris, en levant la tête vers un banc à quelques mètres devant moi, quand j'ai aperçu un vieil homme aux cheveux blancs, genre 70 à 80 ans, qui me fixait intensément. Nous nous regardâmes de longues secondes sans que l'un d'entre nous ne daigne détourner les yeux. Ce fut moi qui, un peu gêné, m'avoua vaincu et replongea dans mes cours tout en me demandant quel était cet homme et pourquoi son visage me disait vaguement quelque chose.
Je réfléchis quelques secondes, parcourant à toute vitesse les méandres de mes souvenirs, pour enfin aboutir à ce jour inoubliable de la rentrée scolaire où j'avais aperçu pour la première fois ma charmante Marine. Je me souvins comment, justement, ce même vieil homme m'avait fixé tout au long du trajet de bus qui nous ramenait dans le centre ville. J'ai relevé suspicieusement la tête vers lui pour m'apercevoir qu'il me fixait encore intensément. Qui était-il ! Que me voulait-il !
Je me suis résolu à ne pas y attacher d'importance, peu soucieux de connaître les idées saugrenues - ou peut-être pires - qui pouvaient l'animer, et à 14h30 je me suis décidé à retourner à la fac et à attendre là bas la fin du cours de ma belle. Je sentais son regard fixe sur moi. Cela commençait à me gêner terriblement, à peser sur ma concentration. Je n'étais alors plus du tout capable de bouquiner mon cours. J'ai donc rangé tranquillement mes affaires dans mon sac, je me suis levé, et je remontais calmement vers la sortie du parc lorsque je l'ai entendu m'appeler d'une voix un peu tremblante.
- Jeune homme, jeune homme, s'il vous plaît, semblait-il s'essouffler.
J'ai soupiré de dépit et me suis tourné face à lui. Il avançait lentement vers moi, légèrement courbé en avant, s'appuyant sur une canne l'aidant à supporter une jambe traînante. Ce qui me décida à lui accorder une ou deux minutes, ce fut qu'il avait l'air encore plus gêné que moi. Pour lui éviter de se fatiguer à me rejoindre, je me suis avancé vers lui, je l'ai raccompagné jusqu'au banc sur lequel il était assis deux secondes plus tôt, et j'ai attendu debout face à lui qu'il prenne la parole. Il semblait réfléchir intensément en se grattant le menton à la manière du Penseur, sûrement à la recherche de ses mots. Pour patienter, je me suis allumé une cigarette. Il leva enfin les yeux vers moi, des yeux que j'aurais pu juger légèrement humides, et sans savoir que faire d'autre je lui tendis mon paquet qu'il refusa d'un petit geste de la main. Il s'éclaircit la gorge, voulut parler, mais aucun mot n'en sortit. Il semblait lui en coûter beaucoup, et comprenant son désarroi je me suis agenouillé devant lui et je l'ai pressé doucement :
- Allez-y, je vous écoute.
- Et bien… ce décida-t-il tout de même.
- Oui ?
Il leva une nouvelle fois des yeux légèrement humides vers moi, encore indécis.
- Vous n'allez pas me croire… commença-t-il.
J'ai haussé un sourcil.
- … vous ressemblez étrangement à… mon petit frère. Il… il est mort pendant la guère.
« Qu'est-ce qu'il me raconte ! » j'ai tout de suite pensé. « Il va me parler d'une de ces histoires d'anciens combattants ennuyeuses que nous, les jeunes, on exècre ».
- C'est juste un hasard, n'ai-je trouvé qu'à lui répondre en haussant les épaules.
- Non non, articula-t-il d'une voix enrouée mais sûre tout en dodelinant plusieurs fois de la tête.
« Bon, ça va ! », me suis-je dit. « On a tous un sosie quelque part dans le monde ». Il paraissait même qu'un garçon me ressemblait beaucoup à une cinquantaine de kilomètres de chez mes parents. Alors là…
- C'est… c'est… c'est que cela ne s'arrête pas là ! Eut-il du mal à prononcer.
J'imagine qu'il devait se douter que je risquais de le prendre pour un dingue. Il est vrai qu'à sa place je me serais senti mal. Alors, par respect, j'étais prêt à l'écouter jusqu'au bout, même si effectivement je commençais à le croire un peu fou.
- Ça ne s'arrête pas là ! Répéta-t-il d'une voix un peu plus claire.
« Quoi alors ! »
Il semblait encore chercher ses mots.
- Et bien… et bien…
- Oui ?
- Et bien…
Et il se mit à chercher nerveusement quelque chose dans ses poches, en sortit un vieux portefeuille tout rabougri qu'il ouvra sur une photo noir et blanc et me la tendit. Elle était toute froissée, toute craquelée, et il fallut que je la regarde de très près pour réussir à en distinguer les détails. Elle avait été prise je crois dans la cour d'une large maison de campagne où l'on distinguait en arrière plan une poule picorant je ne sais quoi près d'un petit tas de je ne sais quoi non plus, avec derrière une façade de pierres et une porte ouverte sur un couloir sombre. Au premier plan se tenaient deux garçons l'un derrière l'autre ; le plus grand tenait le premier par les épaules. Ils affichaient tous les deux un visage sérieux, trop sérieux, presque grave. La photo avait dû être prise pendant la guerre pour qu'ils tirent une tête pareille.
- Ici, c'est moi, désigna-t-il du bout du doigt le plus grand. Et le petit…
J'ai approché la photo encore plus près de mes yeux et j'ai observé attentivement le petit garçon. Il devait avoir une douzaine d'années. Et… JE LUI RESSEMBLAIS TRAITS POUR TRAITS LORSQUE J'AVAIS CET AGE LA !!!
C'en était franchement étonnant, quelque chose de réellement extraordinaire ! Et quelque chose qui fit « tilt » dans ma tête, une idée qui passa très vite et que je ne pus attraper au vol.
J'ai levé en souriant les yeux vers le vieil homme qui, lui, les avait toujours plutôt humides. Je comprenais quel pouvait être son désarroi, sa tristesse et je ne sais quoi de ce qu'il avait pu ressentir quand il m'avait vu.
Il me sortit une autre photo de son portefeuille, dans le même état. Il devait vivre avec ses souvenirs qu'il promenait perpétuellement avec lui. Sur celle-ci, il y avait encore deux personnes, un garçon et une fille qui se tenaient près d'une rivière, plutôt près d'un canal, avec un pont de poutrelles de ferraille au loin qui le traversait. Ils se donnaient la main. Il s'agissait encore de son frère. La photo avait dû être prise un peu plus tôt que l'autre. Le garçon semblait un tout petit peu plus jeune, moins marqué, plus gai aussi. En tout cas, la ressemblance était encore plus frappante. J'étais de plus en plus troublé.
- C'était sa petite amie, m'indiqua-t-il en me montrant la jeune fille.
Elle était brune, les cheveux mi-longs, le visage fin, clair, vêtue d'une de ces robes de coton que l'on portait en ce temps là. Elle se tenait un peu en retrait par rapport au frère du vieil homme qui la dépassait de quelques centimètres, tournée légèrement vers lui. Elle le regardait d'une façon très troublante, très concentrée, sans sourire. Elle avait un regard troublant, un regard vraiment troublant. Cela me rappela vaguement quelque chose. J'essayais encore de rattraper un souvenir mais il interrompit ma réflexion.
- Ils étaient très liés… Ils sont morts non loin de cet endroit, lâcha-t-il dans un profond soupir triste quand j'ai relevé les yeux vers lui.
Il me regarda de nouveau intensément, semblant se préparer à ajouter autre chose. Je m'attendais à ce qu'il me raconte comment ils étaient morts, mais non !
- Vous savez, reprit-il lentement, vous pourriez… vous pourriez la rencontrer…
« La rencontrer ! Qui ça, elle ? La fille sur la photo ? Elle est morte ou pas ! »
- … elle habite Reims également. J'ai eu quelquefois l'occasion de… de la croiser, sur la place d'Erlon1. Reims est une ville très petite, tout le monde s'y croise un jour ou l'autre…
Je n'y captais plus rien. Il dut s'en rendre compte.
- Je comprends bien qu'il doit vous être difficile de croire qu'un sosie de la petite amie de mon frère habite aussi la même ville que vous !
- Quoi ?
J'HALLUCINAIS TOTALEMENT !
Imagine qu'on te fasse un coup pareil ! Ça tenait de cette émission ridicule : « Surprise sur prise ». Je m'attendais à voir débarquer Marcel Bélivot et son accent inimitable !
- Je vous assure ! en rajouta-t-il.
J'ai haussé une nouvelle fois les épaules et je me suis calmé.
« Soit cartésien, bordel ! »
- Et bien… c'est une coïncidence extraordinaire… mais ce n'est qu'une coïncidence !
Le genre de truc qui doit arriver à une personne sur dix millions.

Je ne sus plus trop quoi lui dire. De même, il resta silencieux, semblant perdu dans des souvenirs devant remonter à… loin. J'ai regardé ma montre : il était pas loin de 14h50. Ça me laissait dix minutes pour rejoindre le campus et y attendre ma belle. Alors nous en restâmes là. Je l'ai prié de m'excuser en ajoutant que j'aurais beaucoup de plaisir à le revoir, puis je suis parti à grands pas tout en pensant à tout cela.
C'est une chose curieuse d'apprendre que l'on a un sosie. A la rigueur, c'est amusant. J'aurais aimé en connaître un. On en aurait profité pour faire quelques bonnes blagues.
Mais là, les paroles du vieil homme restaient en suspens au-dessus de ma tête. Ça me tournait de partout. Et derrière tout ça, je sentais qu'il voyait plus loin. Déjà trouver une personne très ressemblante à son frère avait dû le troubler. Et si ensuite il était tombé sur le portrait craché de son exe petite amie, 50 ans plus tard, il y avait de quoi disjoncter. Il devait y voir là quelque chose de mystique, la réincarnation ou je ne sais quoi d'autre. Je ne peux pas te dire que j'y croyais, mais c'était une idée plaisante.
Plus rationnellement, j'estimais qu'il était tout de même possible, bien qu'hyper peu probable, que l'on rencontre deux personnes ressemblant étrangement à deux autres, même si cela survenait dans la même ville, pendant la même période. Mais ça, ça tient des lois de probabilités à la con !
Je me mis à penser à cette fille. M'aurait-elle plu comme elle avait plu à son frère ? J'aurais bien voulu la rencontrer, comme ça, juste pour la voir, lui dire un ou deux mots. Mais tu imagines si tu abordais une personne dans la rue pour lui raconter que vous avez été amoureux l'un de l'autre dans une vie antérieure ? Elle te prendrait pour un cinglé !

Bref, ça me laissait tout de même une anecdote à raconter. Et lorsque Marine sortit de son cours et se dirigea vers moi, je lui en fis tout de suite part.
- Tu ne devineras jamais ce qui vient de m'arriver !
Elle me sauta au cou, m'embrassa à pleine bouche sous le regard froid de son ex un peu plus loin. Il avait jamais trop bien avalé la pilule. Il ne lui parlait plus à elle, c'était mieux comme ça. Un jour, j'ai bien eu l'impression qu'il allait me casser la figure. Il était arrivé vers moi méchamment, s'était arrêté à deux centimètres de mon visage, me fixant intensément l'espace de quelques secondes, puis il était reparti soudainement. Peut-être s'était-il dit que ça ne servirait de toute façon à rien. Il était peut-être finalement moins con qu'il n'en avait l'air.
Marine me prit la main et m'entraîna vers la sortie du bâtiment.
- Alors ? ai-je voulu savoir si elle tentait de deviner.
Elle sembla un instant se creuser la tête puis me dit :
- Je ne sais pas, et comment veux-tu que je trouve si c'est quelque chose de pas ordinaire. T'as vu la créature de Roswell ?
- Ouais !
Elle me lança un sourire ironique puis me pressa du coude à lui dire la vérité. Alors je lui ai raconté ma rencontre avec le vieil homme et presque images pour images ce que j'en avais pensé sur le moment. Quand j'ai évoqué la petite amie de ce garçon à qui je ressemblais, elle prit un air faussement jalouse et me taquina quelques minutes. Je ne lui ai pas précisé qu'elle avait aussi un sosie ici à Reims. Elle convint que c'était curieux, et notre conversation dériva sur des faits similaires dont nous avions vaguement entendu parler2, et dérivant tellement que lorsque nous arrivâmes chez moi trois quarts d'heures plus tard, on se bagarrait gentiment pour savoir à quel moment il fallait mettre la crème fraîche dans la poêle quand on cuisine des carbonaras. J'allais lui cuisiner ça pour le dîner !

Mais le soir, alors qu'elle dormait paisiblement la tête posée dans le creux de mon épaule, la respiration calme et berçante, je ne pus cesser de penser à ce qui arriverait si je rencontrais cette fille et que…

 

1 C'est la grande place du centre ville dont je t'ai déjà parlé, là où il y a ce café où Marine m'avait donné rendez-vous.
2 Salut Pradel !