Accident Vasculaire Cérébral
Pour toujours ces regards !

Chapitre 10

On n'a plus parlé pendant de longues minutes, incapables aussi de se regarder. Je réfléchissais. Je crois qu'elle aussi.
C'était une situation étrange. On se retrouvait là, l'un en face de l'autre, et après ces quelques paroles, on découvrait avec encore plus d'évidence l'inévitable. Et on s'y était mal pris. C'était comme si on avait brûlé d'un seul coup une dizaine d'étapes. Voilà, elle était libre. Elle était libre et de ses quelques derniers mots elle s'offrait à moi.
Et on ne se connaissait même pas.
Et moi je craquais pour ses yeux. Je n'avais plus aucun doute alors. Mais que fallait-il faire, comment devait-on s'y prendre !
J'étais un peu embarrassé ; Elle aussi.
On conservait chacun une petite mine un peu triste. On se retrouvait l'un en face de l'autre, intimidés, dans l'expectative du reste. On osait plus avancer. Et là, c'était comme si elle avait vécu un petit drame et que je compatissais.
On était ridicule.
On était nul.
Et ça m'a fait sourire intérieurement, puis rire. Et j'ai souri alors. Et elle a souri elle aussi. On a ri tous les deux.

* * *

On a passé presque trois heures ensuite à se parler, à apprendre à se connaître, à nous révéler. J'avais fini par lui prendre la main, par jouer machinalement avec ses longs doigts fins de petite joueuse de piano1. Quand elle me parlait un peu plus bas, doucement, et qu'elle me regardait droit dans les yeux, je sentais des bouffés de tendresse monter en moi, jusqu'à m'en faire rougir les oreilles. Je lui serrais la main un peu plus fort alors. J'avais atrocement envie de la serrer dans mes bras.
On passait parfois de longues minutes à se sourire sans dire un mot, comme ça, juste comme ça, comme des idiots de petits amoureux. Elle avait des sourires extraordinaires, ils valaient bien des milliers de soleils.

* * *

Ce fut vraiment un moment exceptionnel, un des meilleurs de ma courte vie. Souvent, tous les deux, on l'évoquait. On était toujours plié de rire. Trois fois le serveur était revenu nous harceler gentiment pour que l'on consomme, et trois fois on s'était commandé chacun un café crème qu'on ne touchait même pas.

* * *

Il faisait nuit dehors lorsque nous sommes sortis du café. Il était un peu plus de 17h30.
Elle devait rentrer. Ce soir là, elle dînait en famille, le genre de plan que l'on ne se permet pas de rater parce qu'il y a la grand-mère, le grand-père, qu'on n'a pas vu depuis le réveillon, ou l'excuse bidon mais ça n'avait pas d'importance.
Je l'ai raccompagnée.
Je l'ai raccompagnée en serrant toujours sa main dans la mienne. Et puis il faisait toujours froid. On s'est serré un peu plus l'un contre l'autre. On s'est donné le bras.
Plutôt que de prendre le bus, on a continué à marcher. Elle habitait le Square des Cordeliers, non loin de ce boulevard où plusieurs fois je l'avais attendue quelques mois plus tôt. C'était à un petit kilomètre du centre ville.
Le square était un tout petit parc, avec quelques bancs, une pelouse encore couverte de neige, un bac à sable avec des jeux pour enfants, et un mur d'arches de vieilles pierres, un vestige romain. Arrivé là bas, et malgré le froid, on s'est choisi un banc et on s'est assis quelques minutes.
On s'est serré l'un contre l'autre. On s'est regardé intensément. On s'est regardé tendrement. J'ai approché mon visage du sien, elle a fait de même. J'ai posé un doigt sur ses lèvres que j'ai caressé doucement. Elle a mis une main dans mes cheveux, m'a attiré un peu plus près d'elle. Et nous nous sommes embrassés.
Nous nous sommes embrassés, comme cela, de longues minutes.
Encore et encore…

 

1 D'ailleurs elle en joue vraiment très bien, à en scotcher des heures à l'écouter !