Accident Vasculaire Cérébral
Pour toujours ces regards !

Chapitre 9

J'ai bien cru que ma tête allait exploser en attendant ce samedi. J'en avais assez, j'en avais ras la casquette de cette situation, et surtout de m'interroger perpétuellement sur ce qu'elle pouvait bien me vouloir. Et pourtant, je savais qu'il était inutile de me poser toutes sortes de questions. Y'avait qu'à voir quand je serais en face d'elle !
Y'avait qu'à voir…
Mais en attendant, pas moyen de me concentrer sur autre chose, car sans cesse je repensais à ce qui s'était passé ce jeudi et depuis tous ces mois.
Et avec tout ça je n'étais plus sûr de rien. En étais-je toujours amoureux ? J'étais plus capable d'y répondre ! Je me demandais si elle allait larguer son copain pour moi. Et ça me troublait énormément. Si c'était le cas… C'était trop facile ! J'avais couru après pendant plus de trois mois, et alors que j'étais décidé à laisser tomber, elle me dégringolait dessus. Trop facile ! Bien trop facile ! Mademoiselle voulait se faire désirer, Mademoiselle se faisait attendre. Mademoiselle décidait… et moi j'aurais dû abdiquer comme ça ? comme si ça tombait sous le sens ? comme si c'était tout naturel ? Et si c'était si facile pour elle de balancer son copain et d'en reprendre un autre, est-ce qu'elle ne ferait pas la même chose avec moi ! Mais c'était quoi cette fille !
Ça me perturbait tellement que je préférais même me forcer à croire que de toute façon « l'amour » n'est qu'un sentiment comme un autre, comme je te l'ai écrit dans le chapitre précédent. Je pensais alors que ce qui lui donne ce pourquoi tout le monde en rêve, c'est qu'il est un peu plus rare que les autres, et c'est tout. On pouvait très bien vivre heureux tout en étant seul ! Mais oui ! Qui n'avait pas l'exemple d'un proche qui demeurait célibataire depuis… l'antiquité ! Qui ? Mais qui ?
Et oui… très peu de monde ! C'était ridicule. C'était pas parce que je m'en étais passé pendant un peu plus d'un an que je pouvais continuer ! Je le savais, je le sentais, et comme beaucoup j'avais besoin de quelqu'un, ne serait ce que pour serrer une personne dans mes bras, ne serait ce que pour un peu de tendresse, un peu… d'amour.
Ça me rendait malade ! Je voulais plus me faire d'illusions et rater encore plusieurs marches, me retrouver le cul par terre après m'être pris une grande claque. J'étais devenu méfiant, j'y croyais plus !
Et si c'était pas pour partager un peu de sa vie qu'elle voulait me voir…
Et si…1

* * *

Et ce samedi, 13h45, j'épiais son arrivée, planqué dans un bar en face de celui où je devais la retrouver, assis à une table, un café devant moi que je ne touchais même pas, déjà bien trop nerveux.
Et toutes ces questions qui trottinaient encore et encore dans un coin de mon crâne…
Encore et encore…
Toujours…

Elle arriva…
Elle arriva tranquillement. Elle portait sa longue jupe de tissu léger bleu nuit à grosses fleurs jaunes, oranges et blanches que je lui avais déjà vu. Elle avait mis son trois-quarts noir dans les poches duquel elle enfonçait ses mains, sa grande écharpe blanche nouée autour de son cou, sous le froid de ce samedi de février. Sur la place les gens se pressaient, les amoureux se blottissaient l'un contre l'autre.
Deux mètres avant le bar, elle ramena quelques mèches de ses cheveux derrière ses oreilles. Elle examina son reflet dans la porte d'entrée. Puis elle entra. Elle ne portait pas ses lunettes, elle en était toute jolie.
J'ai soupiré.
Je me suis levé, j'ai payé mon café, puis lentement je suis sortis.
J'ai traversé la place.
J'avais peur.
Je suis entré dans le bar.
Venaient quelques tables rondes presque toutes occupées, puis une longue salle, peu large. Le patron nettoyait quelques verres derrière le grand comptoir. Un serveur circulait de ci, de là, son plateau à la main. En face, quelques autres petites tables, celles-ci rectangulaires, et des fauteuils, séparés par des paravents de bois et de vitraux. Puis un couloir, de petites alcôves pareilles, tout ce qu'il y avait de plus romantiques. Plus loin, il y avait encore une autre salle. C'était feutré, capitonné, un peu anglais. Tout était de vert foncé, de marron : des moquettes épaisses, des tapisseries un peu usées et des publicités de multiples marques de bières qu'on proposait aux clients.
Elle m'est apparue derrière un de ses paravents qui séparaient chaque table entres elles dans le couloir.
Je me suis assis sur le fauteuil en face d'elle. J'ai ôté maladroitement mon grand manteau gris, j'ai gardé ma vieille veste de daims. J'ai repoussé à sa manière, derrière mes oreilles, mes longs cheveux qui me descendaient jusqu'aux lèvres. J'ai levé la tête.
Elle souriait.
Un serveur arriva, tout de suite. Il posa un café devant elle puis me fixa intensément.
- Crème ! ai-je commandé d'une voix faible, un peu enrouée.
J'ai baissé les yeux. Il est parti.
Y'avait le brouhaha habituel de ce genre de bar. Y'avait quelques écrans de télé qui diffusaient quelques clips, le son coupé. C'était U2 qu'on entendait.
Un couple de jeunes passa près de nous.
J'ai levé les yeux. Elle souriait toujours.
- Tu vas bien ? commença-t-elle d'une voix calme.
Un temps d'hésitation.
- Ça peut aller ! … 'toi ?
- Ça va bien…
Puis le silence de nos regards furtifs, quelques secondes.
Mon café et l'addition arriva.
J'osais pas la regarder en face. J'savais pas quoi lui dire.
Elle paraissait un peu nerveuse elle aussi, bien que moins que moi.
J'ai sorti mon sucre de son emballage avec des gestes lents, et je l'ai lâché dans la crème de mon café. Puis j'ai pris ma cuillère, et j'ai touillé, touillé, touillé…
Au moins deux minutes comme ça…
Je n'entendais plus que le bruit de la cuillère frôlant la céramique de la tasse.
Elle s'est éclaircie légèrement la voix.
J'ai relevé les yeux de nouveau.
Elle m'a souri encore.
Moi je n'y suis pas parvenu.
Deux secondes…
Pas moyen que l'un de nous deux ne prononce un seul mot, n'entre dans le vif du sujet.
Pas moyen de lâcher une banalité quelconque… même pas la neige, même pas le froid ou le ciel clair.
Deux secondes…
Deux secondes… interminables.

- Tu as changé…
J'ai haussé un sourcil.
J'avais changé ?
- Tes cheveux ont drôlement poussés depuis… depuis…
Elle a haussé les épaules.
- … depuis l'année dernière… le mois d'octobre.
A mon tour j'ai haussé les épaules, un petit sourire pincé aux lèvres. Avec ma dégaine, mon jean usé, mon vieux pull plein de trous, mes cheveux longs et inégaux, pas rasé, j'avais plutôt l'air d'un clochard. Un clochard…
- J'ai l'air d'un clochard…
- Mais non !
- Mais si !
Et gentiment :
- Non !
- … Oh si ! Je sais !
- Juste un peu alors… mais ça te va bien.
Un compliment ?
J'ai plongé dans le bleu de ses yeux.
Deux secondes encore… deux secondes, en rêve.
Notre silence…

- Tu connais mon prénom ? ai-je subitement demandé parce que moi j'étais toujours pas au courant du sien.
Elle a lentement hoché de la tête de bas en haut. Elle s'en souvenait… Je l'avais écrit sur le papier que je lui avais autrefois donné avec mon numéro de téléphone.
- J'connais toujours pas le tien…
Elle a souri.
Elle a souri de ses yeux aussi.
J'ai rougi.
J'ai baissé la tête.
- Marine.
Miss Y : Marine. Marine, comme ses yeux. Ses parents n'auraient pas pu l'appeler autrement.
Marine…
Marine…
Et sa voix si charmante aussi.
Marine…
- Ça
J'allais dire que ça lui allait très bien, mais c'était sans doute le genre de banalités qu'on lui claquait tout le temps.
J'ai réfléchi.
- Je crois qu'on n'inventera jamais meilleur prénom pour d'aussi jolis yeux, ai-je tenté d'une voix grave2.
- Merci… rougit-elle à son tour.
Et des secondes encore…
Encore et encore…

Des secondes de silences, et toujours aucun de nous ne trouvait quoi dire. Situation ambiguë, regards furtifs…
Et quelques personnes qui passaient le long du couloir.

* * *

- Je l'ai laissé tomber il y a quelques jours… se décida-t-elle.
- Ah… ai-je lâché au hasard mi-étonné, mi-interessé.
Elle me regardait intensément, les sourcils un peu haussés. Elle semblait avoir besoin d'en parler, de se confier. Je l'ai appuyée du regard.
Son visage se fit triste.
- C'était plus pareil. Je ne… je ne… c'était plus comme avant.
Silence.
- Il m'a fait une scène, un soir… Il m'a dit que j'avais changé. Il m'a dit que je ne lui parlais plus comme avant, que je ne l'écoutais plus…
Long silence.
- … Le matin, en cours, il m'avait surpris à te regarder passer dehors. Tu sortais de la bibliothèque. Tu étais triste. Tu marchais la tête dans les épaules… Il me parlait et je te regardais… je ne l'écoutais pas. Alors il m'a poussé du coude… et il a remarqué que je ne souriais plus… que j'étais triste aussi tout à coup… Et le soir il m'a dit qu'il savait qu'il y avait quelque chose… que j'éprouvais quelque chose pour toi aussi.
- …
- … Il a fait la tête… puis il a fallu qu'on parle.
- …
- … J'ai essayé de lui dire que c'était pas vrai, qu'il n'y avait rien… Mais je me suis aperçu… je me suis aperçu que… que… qu'il y avait bien quelque chose.
- …
- J'ai essayé de ne plus y penser, de ne pas y croire… mais le lendemain c'était pire encore.
- …
- Il m'a dit qu'il savait que j'allais partir et qu'il ne pouvait rien y faire.
- …
- … Il m'a supplié de rester… et puis il a compris que c'était ridicule.
- …
- … Il m'a demandé un peu de temps.
- Il a pas tort.
- Je sais… Je sais… C'est pas simple…
Ce n'est jamais simple.
Silence.

- Ça fait combien de temps ?
- Une semaine.

Sa voix demeurait triste ; la mienne aussi.

Nos cafés étaient froids. Et j'ai joué encore avec ma cuillère.

 

1 Ça va ! ça va…
2 C'était pas bien terrible !