Accident Vasculaire Cérébral
Pour toujours ces regards !

Chapitre 8

C'était un jeudi matin, un jour avant mon dernier partiel de janvier. Après ces « partiels », qui sont tout de mêmes des examens à part entière, en général on change d'emploi du temps : on étudie d'autres matières. Cela allait me changer les idées, c'était toujours ça !
J'étais tranquillement installé à la bibliothèque, à bosser un peu mes cours ; il était temps ! Mais là encore j'avais un peu de mal à me concentrer. J'avais choisi une table au fin fond du bâtiment, histoire d'être peinard, et je m'étais assis dos aux autres, c'est à dire face aux fenêtres, de sorte que je ne sois pas tenté de passer mon temps à regarder tout le monde comme j'avais l'habitude de le faire. En fait, c'était une excuse bidon : je voulais simplement éviter d'apercevoir cette Miss Y, au cas illusoire où elle passerait par là.
Il neigeait depuis le début de la matinée, et ça semblait vouloir tenir. De là où j'étais, je ne pouvais voir que les flocons tomber derrière la fenêtre sur un fond de ciel gris, avec quelques grands arbres au loin que l'on distinguait à peine. Je ne faisais qu'en choisir de gros au hasard et les regarder flotter mollement jusqu'à ce qu'ils disparaissent de ma vue. Les minutes s'égrainaient alors lamentablement, et j'étais tout aussi lamentable. De temps en temps, je replongeais dans mes cours posés devant moi, mais ça ne durait jamais bien longtemps.

J'en étais là - et las - à rêvasser quand j'entendis quelqu'un arriver derrière moi et me demander doucement si elle - c'était une fille - pouvait s'installer à ma table. Tu sais, c'était des grandes tables sur lesquelles on pouvait tenir au moins à huit. Machinalement, j'ai quitté les flocons, tourné une page de mon cours et j'ai lâché un « oui » un peu agacé, sans porter le moins du monde attention à celle qui venait perturber ma tranquillité.
Plutôt que de s'installer à l'autre bout de la table - il y avait franchement de la place - elle s'assit carrément en face de moi. Si je ne pouvais même plus rêvasser tranquillement à regarder la neige !
Avant de me lever, ranger mes affaires et aller chercher ailleurs un havre de paix1, j'ai levé la tête vers elle pour lui montrer que je n'étais pas particulièrement enjoué à devoir bouger.
J'eus la surprise de découvrir Miss Y - oui, elle !2 - me souriant allègrement et me demandant si j'allais bien, alors que je fondais littéralement et que je ne savais plus où me mettre. Le coude sur la table, je me cachais le visage à l'aide de la main et tentais de faire comme si de rien était, comme si elle n'était pas là, rageant de ne pouvoir rien contrôler encore des événements qui me portaient un coup de plus au coeur. Evidemment, je ne lui répondis pas, me battant contre moi même pour savoir si j'allais partir, rester et ne rien essayer, ou rester et lui demander enfin qu'elle me donne une « vraie » raison de ne pas m'avoir appelé.
Je n'eus pas trop longtemps à me poser de questions. J'explique : après avoir sorti une chemise cartonnée de cours et un livre de son sac, je l'entendis soupirer, s'agiter de nouveau et prendre une feuille vierge, griffonner rapidement quelques mots3, et la glisser sous mes yeux.
Surpris, j'ai levé une nouvelle fois la tête vers elle, mais elle semblait totalement absorbée par son travail, comme si à son tour elle faisait comme si de rien n'était. J'ai haussé les épaules de dépit et d'incompréhension totale puis j'ai lu enfin son papier. D'une belle écriture féminine, fine et bien dessinée, elle avait juste écrit ceci4 :
« Tu m'en veux ? »
Là, à cet instant, j'ai regardé vers le ciel, et j'ai demandé à celui qui se fait passer pour notre bon Dieu pourquoi il me faisait ça à moi, pourquoi il me l'envoyait sous le nez alors que je tentais vainement de l'oublier, pourquoi j'allais encore me poser tout un tas de questions qui n'arrangeraient rien à mon état moral déjà bien au ras du sol ! Je ne saurais comment t'expliquer ce que je ressentis alors. En tout cas, je me retins de lui demander si elle ne se moquait pas un peu de moi, mais je me suis résolu finalement à lui répondre à ma manière. J'ai pris un stylo, j'ai réfléchi quelques instants, et cela donna ceci :
« Le mec qui a inventé le téléphone aurait peut-être mieux fait de rester couché ce jour là, comme moi j'aurais peut-être dû ne pas quitter mon lit aujourd'hui ou le jour où je t'ai croisée. »
Puis j'ai poussé la feuille devant moi, toujours la tête plongée dans mes cours, incapable de lever les yeux pour tenter de lire une réaction sur son visage. Et notre petit jeu dura un certain temps.
Elle : « Oui, tu m'en veux ! N'est-ce pas ? »
Moi : « Quelle importance que tu saches si je t'en veux ou non ! »
Elle : « C'est important. »
Moi : « Tiens donc ! Et pourquoi ? »
Elle : « Parce que je me suis longuement demandé si je devais t'appeler. Crois-moi, j'ai souvent vraiment hésité à le faire. »
Là, cela me mit un peu en colère, peut-être même plus qu'un peu, et je ne pus m'empêcher d'être grivois et ironique.
« Je suis content de l'apprendre ! C'est bien ! Ensuite tu vas me dire que tu regrettes réellement, que tu es profondément désolée, et pour te montrer que j'accepte tes excuses et que je suis encore plus content, je vais monter sur la table et te faire une petite danse tribale ! Ça ira comme ça ? ou faut-il que j'aille coller des affiches et crier dans un hygiaphone pour que tout le monde vienne découvrir comment un garçon peut se rendre ridicule parce qu'il est tombé malencontreusement amoureux d'une fille qui s'est jouée de lui ?
Fallait-il que je m'attende à recevoir de toi un bon coup de poing dans la figure pour bien comprendre qu'il était inutile de te courir après, ou simplement un peu de franchise ? »
Je l'entendis soupirer.
« Ce n'était pas aussi simple. Si je t'avais appelé, je n'aurais jamais pu résister à t'accorder un rendez-vous, comme je n'avais pas réussi à te dire « non » lorsque nous nous étions rencontrés dans le centre ville.
Et on aurait pas pu se voir en amis, j'aurais jamais pu.
 »
Moi, ne comprenant pas ou ne voulant pas comprendre où elle voulait en venir :
« Mais pourquoi ? »
Elle soupira une nouvelle fois.
« Tu ne devines pas ? »

Là, j'ai enfin relevé les yeux vers elle. Elle semblait attendre que je lui réponde. Et elle semblait s'imaginer que cette réponse allait me tomber sous le sens. Et j'étais totalement troublé. Son visage était encore plus magnifique que jamais, et le bleu de l'iris de ses yeux me fascinait jusqu'à m'en couper le souffle. Mais, je ne savais plus que penser. Je ne voulais plus me faire d'illusions. Je ne voulais pas rêver encore. Je n'avais pas envie d'attendre d'elle quelque chose qu'elle ne me donnerait jamais. J'aurais peut-être préféré à cet instant que son copain débarque et s'assoit à notre table. Je serais resté dans l'expectative mais au moins ça m'aurait poussé à réunir toutes mes forces pour l'oublier définitivement et ne plus jamais y réfléchir. Je sais, c'est ridicule, et j'imagine facilement ce que toi tu aurais pensé, dit, ou fait à ma place. Mais t'étais pas à ma place, et crois-moi j'aurais peut-être préféré te la céder !
Nous nous regardâmes longuement, elle toujours semblant attendre, ce qui lui donnait un air un peu comique, les yeux grands ouverts et la tête penchée un peu en avant, et moi un peu triste, un peu gêné. Puis j'ai baissé les yeux, repris mon stylo et j'ai continué en prenant tout mon temps :
« Je ne veux pas deviner. Je ne sais plus que croire, je ne sais plus qu'espérer. J'imagine que tout pourrait être plus simple. Mais si la vie était ainsi, on finirait par s'ennuyer.
Je ne comprends pas comment tu fonctionnes, et peut-être est-ce un tord que d'essayer d'y parvenir5.
Je ne t'ai jamais demandé plus que de chercher à te connaître. Ok, je n'ai pas été très doué. Mais toi, tout de suite, tu as brûlé quelques étapes en m'imposant une réponse que j'aurais pu te donner si au moins tu m'avais posé la question6.
« Où voulais-je en venir ?7 » Evidemment, j'avais pas l'intention d'aller jouer avec une pelle et un seau dans un tas de sable avec toi à la maternelle. Ce n'est pas un reproche, mais je ne t'imposais rien. J'avais simplement besoin de savoir qui tu étais, de te découvrir, afin de savoir si peut-être on aurait pu faire un petit bout de chemin ensemble ; simplement ! Peu m'importait de savoir si tu avais un copain ou non, même si je le savais. J'estimais juste que s'il devait se passer un jour quelque chose entre toi et moi, alors cela se passerait ! C'était tout !
Alors je ne sais pas, et je ne veux pas y réfléchir. Peut-être penses-tu que j'ai envie de « croire » encore pour ensuite une nouvelle fois me réveiller après un cauchemar allongé sur le sol à côté de mon lit ? Et bien non !
Mais au moins j'aurais fait ma part du chemin. »

Quand elle lut ses derniers mots, elle parut à son tour un peu gênée. J'avais peut-être été un peu trop loin. J'espérais au moins qu'elle comprenne que ce n'était plus à moi de faire avancer les choses, si au moins il y avait quelque chose à faire avancer.
Elle sembla réfléchir, griffonna quelques mots et me tendit la feuille.
« Tu es libre samedi après-midi ? »
Que devais-je lui répondre ? Je pris parti de jouer son propre jeu, comme elle l'avait fait la première fois que je lui avais parlé.
« Je ne sais pas. »
Elle : « Tu sais où se trouve le Bureau8 ? »
Moi : « Oui, je sais. »
Elle : « Rendez-vous là bas samedi à 14 heures. D'accord ? »
Mais que me voulait-elle donc !
« On verra. »
Elle : « A bientôt. »

Elle me regarda, me sourit et me dit doucement qu'elle devait y aller. Alors elle se leva en silence, rangea ses affaires, et partit lentement.
Etrangement, une immense déprime, qui ne me quitta plus de la journée, m'étreignit. Deux énormes boules me nouèrent la gorge, comme quelques semaines auparavant. Tout se mêlait dans ma tête, tout s'entrechoquait à me faire mal. Et je ne voulais toujours pas m'aventurer à réfléchir, à espérer pour en sortir encore plus touché, et comme je le lui avais expliqué, à me réveiller hors de mon lit, tombé pendant la nuit après ce cauchemar, beaucoup trop loin de la réalité.
Le lendemain suivant, c'est à dire un vendredi, fut difficile. Y'a de quoi parfois croire que « l'Amour » est essentiel à la vie, mais y'a parfois aussi des moments où l'on voudrait que ce soit juste une banalité comme une autre auquel on attacherait guère d'importance. « L'Amour » te rend parfois trop triste, trop malheureux, à ne savoir s'il faudrait définitivement le bannir pour s'en protéger.
Ne médites pas là dessus, ça ne sert à rien. Crois-moi sincèrement !
Et j'ai raté le dernier examen.

 

1 C'en était à ce point là !
2 Si ! C'était elle ! Y'avait de quoi devenir dingue !
3 Je la surveillais du coin de l'oeil.
4 Je l'ai encore cette feuille !
5 Je faisais fort, non ?
6 Je faisais référence au fait qu'elle avait tout de suite compris ce que j'espérais et qu'elle me l'avait clairement collé sous le nez, ce qui manque un peu de romantisme et en général ne se fait pas, à moins de sortir de l'ordinaire ce qui ne s'avère pas toujours positif. On manque parfois de tact !
7 C'était la question !
8 C'est un café dans le centre ville.