Accident Vasculaire Cérébral
Pour toujours ces regards !

Chapitre 7

Je passerai rapidement sur le réveillon de Noël. En général, moi ça me déprime un peu, et j'ai jamais trop su pourquoi. Sinon, c'est la période où je mange le mieux dans l'année. Les petits plats de Noël de ma mère, c'est quelque chose !
Là, je ne vivais que dans l'attente de mon retour à Reims et du coup de fil de… Miss Y. Mis à part ça, ce fut un gentil réveillon, et offrir pour la première fois des cadeaux aux membres de ma famille me réjouit énormément. Et même si ce que j'avais acheté ne correspondait pas trop à ce qu'ils auraient pu espérer, j'eus la satisfaction de les surprendre et de lire leur joie sur leur visage. Je te le dis, le Père Noël existe : il est en nous !

* * *

Ce fut avec un peu de tristesse que mes parents me laissèrent les quitter dès le 26 au matin, se plaignant que je ne passais plus beaucoup de temps avec eux. Là dessus je ne sais pas trop quoi te dire. Mentir en leur racontant que je devais être impérativement à Reims pour réviser mes cours en vue de la session d'examens de janvier ne me rendit pas trop fier, surtout que moi et les révisions deux semaines à l'avance on a jamais été très copain. J'imagine qu'ils auraient mieux pris mon départ si je leur avais dit là vérité, c'est à dire que c'était pour rencontrer le grand amour, mais je n'ai jamais trop réussi à leur parler de ces choses là. On ne se refait pas !

* * *

Et pourtant, plutôt que d'attendre bêtement devant le téléphone, j'essayais bien de bosser un peu. Malheureusement, ça me turlupinait tellement qu'y'avait pas moyen que je réussisse à me concentrer. Je passais donc mon temps devant la télé. C'est dingue le peu de choses intéressantes que l'on peut découvrir à l'écran. Tu pourrais croire qu'ils font quelques efforts pendant les fêtes de Noël, et ils doivent s'y attacher, mais les résultats sont franchement décevants. Y'a de quoi se demander pourquoi on les paie si cher !

Et les quelques jours qui nous séparaient du Nouvel An s'écoulèrent avec une lenteur mortelle. A ne cesser de me demander si elle allait encore appeler, pourquoi elle ne l'avait pas encore fait, … je commençais à déprimer sec, d'autant plus qu'aucun de mes amis n'était encore rentré sur Reims.
J'aurais pu me rendre dingue à me poser ce genre de questions. Mais objectivement, pourquoi n'appelait-elle pas ! Je crois que je ne comprendrais jamais rien aux filles.
Ok, au départ de notre dernière rencontre, elle ne paraissait pas tout à fait prête à m'accorder un rendez-vous. Quoi que ! Son copain ne serait pas très content, etc… Mais c'était quand même pas moi qui avait acquiescé quand j'avais dit qu'il était pas censé être au courant1, c'était quand même pas moi qui avait demandé si j'étais là pendant les vacances2, et c'était quand même pas moi qui avait promis d'appeler3 ! Donc, j'hallucinais totalement à me demander si elle n'avait pas paumé mon numéro, en plus d'y aller gaiement d'autres suppositions ridicules.

* * *

Quelques-uns de mes amis réintégrèrent tout de même leur studio dans notre résidence d'étudiants un jour avant que nous partions ensemble réveillonner. Cela me soulagea. Mais même avec eux j'eus un peu de mal à parler de mes petites histoires de coeur, comme si je ne désirais pas les emmerder avec ça.

Nous réglâmes les préparatifs de notre petite fête du Nouvel An à la va-vite, c'est à dire comme d'habitude juste avant le départ, puis nous partîmes à trois voitures rejoindre d'autres amis qui nous attendaient déjà dans une ravissante petite maison au bord de la forêt, en Argonne, à côté de Sainte-Ménehould.
Je ne te dirais ici aussi que quelques mots de cette fête. Ce fut un réveillon entre jeunes comme j'imagine le doivent être tous réveillons entre jeunes (c'est autre chose qu'un réveillon avec les parents !). Je fus heureux d'y retrouver toute la bande dans un cadre aussi chaleureux. Y'avait de l'ambiance, on s'amusait comme des fous.
Pourtant, peu à peu, quelque chose fit surface en moi, émiettant ma gaieté par petits bouts d'abords, puis s'installant définitivement dans un coin de mon esprit sans que je puisse en faire abstraction. J'étais assis dans le salon, sur un canapé, entre quelques amis qui ne cessaient de se raconter des conneries et d'éclater de rire. D'autres, plus loin, dansaient en s'agitant comme des cinglés. J'eus l'impression de ne plus faire partie de la scène, d'en être qu'un observateur extérieur, trop loin d'eux, trop différent. J'essayais éperdument de repousser ce malaise, cette tristesse qui me gagnait, mais je n'y parvenais pas. Ce n'était pas juste un sentiment, une sensation, une émotion qui m'étreignait sur le moment. C'était comme si j'avais toujours été comme cela, comme si cela avait toujours été là, en moi, et comme si depuis tous ces mois où j'avais rencontré mes amis je n'avais fait que semblant. Une boule, une énorme boule me nouait la gorge, à vouloir m'étrangler, à ne plus jamais vouloir me laisser en paix.

* * *

Les trois jours suivant le Nouvel An et précédent la rentrée scolaire de Janvier, je me suis enfermé chez moi, ne voulant parler à personne, ne voulant rencontrer personne. Je n'eus même plus le courage de repousser cette mélancolie qui désormais faisait partie de moi.
Je ne saurais expliquer tout cela. Peut-être qu'inconsciemment je tirais de tristes conclusions de l'année précédente. C'est vrai que cela n'avait pas été très réjouissant, c'est vrai qu'il ne s'était rien passé d'extraordinaire, c'est vrai qu'elle n'avait pas été très enrichissante. Alors la perspective d'une année similaire…

Et à la rentrée, j'ai retrouvé mon banal quotidien rébarbatif, c'est à dire m'ennuyer en cours et penser à…

* * *

Trois jours plus tard, alors que je patientais en attendant un cours, debout contre le radiateur d'un couloir du bâtiment d'enseignement de mathématiques, je la vis du coin de l'oeil passer à ma gauche au bras de son guignol. Elle s'arrêta, laissa l'autre s'éloigner de quelques pas, puis se posta devant moi.
- Bonjour ! Commença-t-elle un peu timidement.
Avec son copain à trois mètres, je n'osais même pas la regarder. Tête baissée sur mes pieds, avec ma casquette et des mèches de cheveux qui me tombaient sur le visage, je me sentais affreusement gêné.
- Je ne t'ai pas appelé…
« Non ! J'avais pas remarqué ! »
- … parce que mon copain ne voulait pas.
Tu imagines un peu la chose ? C'était quoi cette fille débile ! Jamais j'aurais pu imaginer, même s'il n'y avait juste qu'un petit truc entre elle et moi, qu'elle irait lui demander son avis ! « Dis-moi mon chéri ! Est-ce que je peux aller causer avec ce crétin qui me court après ? ». Parce que je pouvais pas croire qu'il n'y avait rien entre elle et moi ! Mais c'était quoi cette fille ! Et puis elle m'aurait dit « non » tout de suite que j'aurais compris !
En tout cas, ça devait bien lui faire plaisir à l'autre en face. Si c'était pas une preuve d'amour, ça !
- Excuses moi !
« C'est ça ! Comptes là dessus et marches dessus ! Sautes dessus à pieds joints même ! »
Puis elle me laissa, rejoint l'autre, et ils quittèrent le bâtiment lentement. Pendant un moment, je les ai regardés s'éloigner, main dans la main. Elle semblait lui raconter quelque chose, se penchant doucement vers lui pour se rapprocher de son oreille, dans le style « tendre », tu vois le genre ! Lui, il paraissait acquiescer bêtement.
Moi j'étais vert !

Elle avait un peu coupé ses cheveux. Je ne l'avais jamais vue si jolie.

* * *

A partir de ce jour, j'évitais de la rencontrer au maximum. Quand par hasard elle était sur mon chemin, je baissais la tête ou regardais ailleurs. J'aurais fini sans doute par l'oublier si elle ne m'était pas tombée dessus un jour où il neigeait.

 

1 J'aurais peut-être eu un peu de mal !
2 J'aurais encore eu plus de mal !
3 … laisses tomber la neige !