Accident Vasculaire Cérébral
Pour toujours ces regards !

Chapitre 6

Le lundi 19 décembre, j'étais prêt à tout. De toute façon, je n'avais plus trop le choix. Fallait alors absolument que je lui parle, quitte à le faire en présence de son copain. Et basta !
Elle avait cours à 8 heures ce jour là. A 7h30, je m'étais posté près du premier bâtiment du campus, c'est à dire près de la cafétéria devant laquelle elle ne manquerait pas de passer (c'était le cas de pratiquement tout le monde), et en l'attendant je préparais intérieurement le discours avec lequel je l'aborderais. J'essayais de trouver les meilleurs mots, la meilleure façon de lui avouer ce que j'éprouvais, et je tentais d'imaginer comment elle y réagirait. Au fond d'une poche, je serrais entre mes doigts un papier sur lequel j'avais noté mon prénom et mon numéro de téléphone.

Je l'aperçus arrivant à une dizaine de mètres, emmitouflée dans un grand manteau noir, une grande et large écharpe blanche nouée autour de son cou. Il était presque 8 heures, et elle était heureusement seule. Quand elle fut à quelques pas de moi, se décalant légèrement pour ne pas me rentrer dedans, je me suis lancé :
- Excuses moi ! ai-je commencé timide et très nerveux.
Elle stoppa sa marche à ma hauteur, se tint droite, souriant presque ; en tout cas pas du tout l'air ennuyé que je l'aborde de cette manière aussi… aussi nulle. D'un sourcil relevé, elle me fit signe qu'elle était prête à m'entendre.
Incapable de la regarder en face, toujours trop timide, je repris mon speech les yeux ailleurs.
- Ça fait longtemps que je voulais te parler1 mais c'est jamais l'endroit ni le moment ! Si je te donne mon numéro de téléphone, tu m'appelleras ? lui ai-je demandé toujours aussi nerveusement en posant mes yeux sur son délicieux visage.
Je sais, c'était franchement pas terrible ; y'avait pas plus directe. Et je ne sais même plus si j'avais ajouté que c'était pour lui donner un rendez-vous !
- Tu sais que j'ai un copain ! me répondit-elle comme si on avait avoué à un quadragénaire qui y croyait encore que le Père Noël n'existe pas.
« Comme si j'avais pas été pas au courant, bille ! »
- Et alors…
« Et alors », et c'est tout ce que je réussis à rétorquer !
- On verra ! décida-t-elle de conclure avant de reprendre son chemin.

Et voilà ! Et je lui ai souhaité rapidement de passer une bonne journée, et comme je n'avais pas cours le matin je suis rentré chez moi. Et j'avais même oublié de lui demander son prénom.

J'avais franchement pas été terrible ce lundi là. Septique, j'avais passé le reste de la journée à essayer d'envisager ses réactions. Vu ce qu'elle m'avait d'abord répondue, il ne faisait aucun doute qu'elle savait pertinemment que j'en pinçais pour elle. Si j'avais eu assez de présence d'esprit, j'aurais ajouté un truc du genre « on pourrait tout de même être amis », plutôt qu'un ridicule « et alors… » style obèse américain mâcheur de chewing-gum se tenant les mains sur les hanches ; Tu captes l'image ?
En ce qui concerne son « On verra ! », je n'arrivais pas à me persuader qu'elle appellerait. De toute façon, tout dépendait de savoir si elle s'intéressait réellement à moi ou non. Si elle n'attendait qu'un premier pas de ma part, elle excuserait et le peu d'intelligence que j'avais mise dans cette conversation. Sinon, je pouvais aller voir ailleurs.
De toute façon, je n'aurai jamais pu m'attendre à ce qu'elle appelle le premier jour : cela aurait été trop rapide et…
Le deuxième jour me semblait plus logique : cela m'aurait démontré qu'elle s'intéressait réellement à moi.
Le troisième elle aurait paru un peu moins intéressée mais « l'air de rien j'appelle quand même ! ».
Le quatrième c'était à peu près foutu.
Pour la suite, c'était même pas la peine d'y penser.

Et les mots d'un ami me raisonnaient perpétuellement à l'intérieur du crâne sans que je ne veuille les admettre : « Arrêtes de rêver ! ».

Je ne pus alors me résoudre qu'à attendre lamentablement. J'aurais bien voulu la rencontrer sur le campus durant les deux derniers jours de cours qui suivirent, histoire d'essayer de faire un peu mieux et surtout de paraître un peu moins crétin, mais je n'eus pas cette chance là.

* * *

Je me baladais par hasard, le vendredi matin, à la recherche d'idées cadeaux à offrir à mes deux soeurs et à mes parents. J'avais réussi à mettre un peu d'argent de côté pour l'occasion. C'était bien la première année ! Cela noyait un peu l'abattement dans lequel m'avait plongé l'attente illusoire d'un coup de fil de Miss Y. Le problème, c'était que je n'avais aucune idée de ce que je pourrais leur acheter.
Je n'étais pas le seul à arpenter comme un fantôme les galeries marchandes et les rues piétonnes ; Beaucoup de gens dans ma situation erraient à ma manière, et je croisais parfois des regards dans lesquels je lisais une certaine compréhension, une certaine politesse, une certaine sociabilité peu coutumière aux rémois. C'est amusant comme la préparation des fêtes de Noël rend les gens un peu plus aimables, un peu moins égoïstes.

Je passais sur la grande place du centre ville, les mains enfoncées dans les poches de mon trois-quarts, me dirigeant vers une galerie marchande où je n'avais pas encore léché les vitrines lorsque je l'ai aperçue au loin. Curieusement, je crois qu'inconsciemment j'espérais bien la rencontrer là. D'ailleurs, j'ajouterais que je passais plus de temps les yeux sautant d'une personne à l'autre que perdu dans les merveilles des magasins, comme si illusoirement j'espérais tomber sur elle.
Elle arrivait à pas rapides, courant presque, me souriant quand elle aussi m'aperçut. Lorsque je me suis arrêté et lui ai souri à mon tour, elle changea légèrement de direction pour venir à ma rencontre.
Mon coeur se souleva.
Elle était encore à deux mètres que je lui ai demandée si elle allait bien. J'ai cette habitude de toujours demander aux personnes que j'affectionne si ils vont bien, et même plusieurs fois par jour. Son sourire fut sans doute sa réponse.
J'ai baragouiné alors je ne sais plus quoi à propos de son coup de fil que j'attendais toujours, tout en n'en profitant pour l'admirer de près, et cette fois-ci en essayant de m'exprimer d'une voix claire et grave, style « charmeur ». Elle n'eut pas trop de mal à s'en excuser, c'est à dire d'une manière un peu banale, quelque chose comme « j'ai pas trouvé le temps » ou « je ne savais pas si je devais le faire », mais je n'y ai pas attaché d'importance : tout allait se jouer maintenant, et j'avais intérêt à faire mieux que la fois précédente ; en gros à être convaincant.
J'ai donc tenté de lui expliquer que l'on pouvait se voir en ami, que ça ne l'engageait à rien, et je l'ai pressée légèrement pour obtenir un rendez-vous.
Bien entendu, elle n'avait pas le temps d'aller prendre un café sur-le-champ2. Remarques, je l'avais vue speeder un peu à faire ses courses ou je ne sais quoi. Je l'ai donc crue sans me mettre à m'imaginer n'importe quoi comme à mon habitude ; une sale habitude d'ailleurs !
J'ai essayé de fixer un rendez-vous pour le lendemain, mais elle devait aller voir son copain qui rentrait chez ses parents pour les vacances. Ah bon ! Il partait ?
Je pensais tout de même que j'étais loin de trouver où elle avait planqué la cerise sur le gâteau. C'était pas encore du « tout cuit ». Et pour encore disperser au loin mes illusions, elle ajouta, en faisant toujours allusion à son copain, qu'« il ne serait pas très content » s'il venait à apprendre qu'elle acceptait que l'on se vît. Elle déclara cela toujours en me souriant, toujours en se montrant charmante, pas du tout, mais alors pas du tout l'air agacé ou je ne sais quoi qu'un pauvre crétin la drague intempestivement. Bon, ok ! Les filles aiment se savoir désirées.
Je n'ai trouvé alors à lui rétorquer gentiment qu'« il n'était pas censé être au courant ». C'était pas bien extraordinaire, mais curieusement la petite mimique qu'elle afficha me laissa entendre qu'elle était au moins d'accord avec ça. Tiens donc !
Il me fallut encore insister tout doucement en précisant que j'éprouverai beaucoup de plaisir à ce que nous devenions amis, et je finis par obtenir d'elle qu'elle convienne qu'elle n'était pas contre cette chose là. Alors elle parut réfléchir un court instant pour tout à coup me demander si j'étais à Reims pendant les vacances. Je fus étonné qu'elle me tende une si longue perche - tant est soit peu que cela en fut une - et j'ai très vite décidé de revenir de chez mes parents dès le 26 pour pouvoir la rencontrer (je partais chez eux moi aussi le lendemain).
Je l'ai encore poussée un peu pour qu'elle me promette de m'appeler, et après une ou deux récidives légèrement insistantes, ce fut gagné, comme si elle attendait juste de se faire prier. J'imagine que c'est encore un truc que les filles affectionnent tout particulièrement ! Elle précisa une nouvelle fois que nous ne pourrions être qu'amis, ce que je lui ai accordé bien volontiers maintenant que la moitié de la partie était gagnée. Et nous nous sommes séparés sur ces mots, et j'ai repris ma petite quête de cadeaux à offrir.
Et alors qu'un bonheur intense m'envahissait, je réussis comme par enchantement à me fixer sur ce que je pouvais acheter. Tu vois, l'homme fonctionne parfois réellement bizarrement : c'est dingue comme tout peut paraître simple lorsque l'on est heureux à sourire jusqu'aux oreilles.
Et là, tel un crétin qui se frappe le front parce qu'il s'est aperçu qu'il est sorti de chez lui sans s'habiller (en pyjama, tu vois le genre !), je me suis rendu compte avec stupéfaction que j'avais encore oublié de lui demander son prénom.
Tant pis, trop tard, j'essayerai d'y penser lorsqu'elle m'appellerait. Car j'étais encore certain qu'elle le ferait…

 

1 J'avais prévu de préciser « deux mois » pour qu'elle cerne bien l'ampleur des dégâts, mais déjà ça c'était raté !
2 J'ai parfois l'impression que je manque terriblement de chance.