Accident Vasculaire Cérébral
Pour toujours ces regards !

Chapitre 5

Décembre.

Ces manifestations d'étudiants durèrent peu. Mis à part les irréductibles dans mon genre présents à toutes les assemblées générales, prêts à une grève à durée indéterminée et partants pour tous les défilés, tous les autres refusaient de descendre dans la rue et de se les geler sous zéro degrés pendant des heures pour des prunes. On ne réussissait à n'entraîner avec nous qu'à peine deux cents pauvres âmes lorsque l'on partait en défilé vers la présidence de la faculté ou le rectorat. C'était pas très folichon !
Nous fûmes tout de même rejoints par deux fois par des centaines de lycéens qui grossirent nos rangs de leur jovialité insouciante… et de leur bordel ; Il devint impossible d'organiser quelque chose de cohérent car ils s'engouffraient dans n'importe quelle rue, criaient n'importe quel slogan, et les quelques étudiants qui s'étaient prosposés pour faire partie du service d'ordre veillant aux débordements en tout genre eurent fort à faire et furent les premiers à déposer le bilan.
Notre mouvement mourut dans l'oeuf, et nos petites illusions d'un « futur meilleur » avec. Tous les irréductibles convinrent de laisser tomber et regagnèrent leurs cours avec dépit. Et j'ai retrouvé mes petites préoccupations, mon petit quotidien ennuyeux, et cette jolie fille qui, quand je la croisais, posait invariablement ses yeux sur moi. Et cela me déprima peu à peu, et je devins de plus en plus décidé à me remuer.

* * *

Je ne comprenais pas trop pourquoi son petit jeu perdurait alors qu'elle avait un copain. Comme ils étaient tout le temps ensemble, je commençais à me sentir gêné des petits regards qu'elle continuait à me lancer. Soit il était idiot et il ne se rendait compte de rien, soit elle se comportait comme ça avec tous les garçons et il avait intérêt à y être habitué.
Quand j'en parlais à des copains, désirant que l'on m'apporte quelques lumières, je n'obtenais que deux types de réponses : soit elle se moquait pas mal du garçon avec qui elle était et alors elle n'attendait plus qu'une déclaration de ma part pour que la situation évolue, soit elle était du genre « allumeuse » ayant sans cesse besoin de se prouver à elle même qu'elle pouvait plaire et pour cela ne faisait que regarder si je la regardais. Curieusement, c'était généralement les filles qui optaient pour la première solution. Remarques, je n'en avais parlé qu'a un groupe restreint, j'allais pas faire un sondage sur toute la population pour vérifier ce résultat. Mais enfin, c'était tout de même tout à fait curieux. Mais passons…

Les fêtes de Noël approchèrent. Moi et les fêtes de Noël…
Je ne cessais plus alors d'entendre ceux de mes amis qui étaient en couple se demander ce qu'ils pourraient bien offrir à l'autre. Cela me faisait rêver, d'autant plus qu'on prévoyait de se réunir tous au Nouvel An dans un petit chalet d'Argonne et que j'aurais bien voulu moi aussi y emmener quelqu'un. Heureusement que je n'étais pas le seul célibataire. Mais malheureusement, j'allais me retrouver avec les mêmes célibataires dont la situation n'avait en gros pas évolué non plus depuis l'année passée. Passons là dessus aussi…

Je me suis promis tout de même de m'arranger à rencontrer cette fille avant les vacances. Si ça ne marchait pas, je repartirai pour la nouvelle année sur de nouvelles bases en essayant de l'oublier. Alors, pour ne rien regretter plus tard, je devais tout tenter.

J'avais fini par l'appeler Miss Y. Ne me demandes pas pourquoi ce « Y », je me doute que tu dois trouver cela nul, mais c'était la première chose qui m'était venue à l'esprit quand j'en avais eu marre de ne pas pouvoir lui coller un prénom. J'avais alors chopé ça au vol, et ça m'avait suffi. De cette manière, quand je réussissais à en parler à mes amis, j'en avais besoin quelquefois, ils savaient à qui je faisais références. Parfois même, histoire de me taquiner, ils me demandaient de ses nouvelles, voulaient savoir si la situation évoluait, …

Bon ! J'avais intérêt à bien réfléchir à la meilleure manière de l'aborder si je voulais arriver à quelque chose. Déjà lui parler serait un bon minimum.
Sur la fac, c'était toujours impossible. Son copain la collait toujours et j'avais absolument pas envie d'aller lui causer en sa présence.
Que me restait-il ? Pas grand chose : seulement le fait que je croyais qu'elle habitait vers le boulevard de la Paix, là où je l'avais vue descendre au début de cette histoire que tu dois trouver de plus en plus ennuyeuse. Si c'est le cas, attends un peu la suite… y'a de quoi tomber le cul par terre.
Je convins que, même si un lundi quelques semaines plus tôt je l'avais attendue pour rien dans ce boulevard, c'était la meilleure chance que je possédais.
J'avais aussi repéré dans quel groupe de Deug elle était inscrite. Alors, d'après les listes des cours regroupées par groupes, je connaissais ses horaires.

Je suis donc retourné dans ce boulevard un lundi matin, à 7h25 exactement. Ça lui donnait le temps de prendre son bus et arriver en cours à 8 heures.
Huit heures passées, toujours rien en vue. C'était raté pour cette fois-ci.

* * *

Elle terminait le jeudi suivant à 16h30. Moi, je n'avais pas cours. Puisque je me baladais en ville, réfléchissant aux cadeaux à offrir aux membres de ma famille, et que le boulevard de la paix n'était pas très loin, je me suis résolu encore à l'attendre là bas. Je commençais à m'habituer à cette situation. Pour passer le temps, et comme à mon habitude, je m'occupais à dévisager tous les passants et surtout… les autres filles. Après tout, on ne sait jamais…

Dix-sept heures, c'était la sortie d'un lycée situé non loin de là. Quelques jeunes défilaient devant moi, retournant chez eux en général d'un pas rapide sous le froid qui perçait leurs vêtements malgré l'épaisseur dont ils s'étaient couverts. C'est ainsi que j'ai croisé le regard étrange d'une jolie jeune fille brune ; un regard vraiment très étrange.
Elle passait en compagnie de trois autres, des camarades de classe sans doute, leur insouciance faisant plaisir à voir, ne cessant d'éclater de rire en se racontant je ne sais quoi d'extraordinaire. J'étais appuyé contre un mur, emmitouflé dans un grand manteau - un trois-quarts - dans les poches duquel j'enfonçais très profondément mes mains, la tête dans les épaules, occupé sur le moment à l'examen de mes pieds. Quand elles furent à quelques mètres, me sortant de ma léthargie, je me suis redressé et me suis tourné vers elles, me fixant tout particulièrement sur l'une d'entre elles dont le visage attira je ne sais pourquoi de suite mon regard. Lorsqu'elle m'aperçut elle aussi, elle cessa net ses éclats de rires, perdit son sourire et afficha un visage grave. Je ressentis à cet instant une sensation lointaine que je ne pourrais décrire, quelque chose comme un sentiment de déjà vu, une sorte de reconnaissance mutuelle et mystérieusement floue dans ma mémoire… enfin quelque chose d'indéfinissable.
Elle avait une peau très claire contrastant fortement avec la noirceur de ses cheveux courts et faisant ressortir ses yeux bruns dont elle fronçait les sourcils. Je ne pus détacher mon regard du sien durant ce bref laps de temps qu'elle mit à arriver à ma hauteur et à me dépasser, toujours en me regardant, c'est à dire quelques secondes qui me parurent d'une longueur infinie. Il y avait là dedans quelque chose d'indicible et de totalement troublant.
Je refis surface avec surprise comme après un rêve éveillé lorsqu'elle se détourna de moi, l'écoulement du temps reprenant subitement son évolution normale, les bruits de la rue et le froid me recollant à la scène. Je l'ai alors regardée s'éloigner avec une sorte de regret incompréhensible, de doute étrange qui flotta dans mon esprit de longues minutes encore.

Puis j'ai continué à attendre cette Miss Y, puis j'ai commencé à en avoir assez et j'ai décidé de rentrer chez moi.
On était le 15 décembre ; il ne me restait plus que trois jours de cours la semaine suivante avant d'abandonner définitivement mon pauvre rêve.