Accident Vasculaire Cérébral
Pour toujours ces regards !

Chapitre 4

2 septembre 1944.

Depuis le grand débarquement, les alliés ne cessaient de reprendre du terrain, repoussant inlassablement les troupes allemandes vers leurs frontières. Plus rien ne semblait devoir les arrêter. La France se libérait de l'oppression nazie comme dans un ultime dernier souffle.
Chez l'ennemi, c'était la débâcle. Les unités militaires désorganisées prenaient la fuite. Si une grande majorité du peuple Français se sentait déjà libéré, à jamais débarrassé des exactions meurtrières du troisième Reich, d'autres en souffraient et allaient en souffrir encore. Car sur leur passage, comme par vengeance, ils semèrent encore la mort.

* * *

Pierre arriva comme un fou sur la place du village, pédalant à toutes jambes sur son vélo qui couinait à chaque tour de roue.
- Les voilà ! hurla-t-il. Ils arrivent !
Tout le monde s'y attendait. Tout le monde le redoutait. Sur la grande route qui traversait la petite bourgade, les volets de toutes les maisons venaient de se fermer.

Ce 2 septembre 1944 allait rester dans leur mémoire.

Car tout le monde fut surpris lorsqu'une bonne dizaine de véhicules gris anthracite stoppèrent sur la place du village.

* * *

Marcel revenait de par les champs d'une ferme d'amis de la famille où il était allé chercher un peu de ravitaillement lorsqu'il fut tiré comme un lapin par un des militaires allemands d'un de ces camions qui passaient. Heureusement pour lui, il ne fut touché qu'à la jambe.
Même s'il en souffrait terriblement, il lui fallait rentrer à la maison et avertir sa famille.

* * *

Pierre, Lucien, leurs pères et d'autres hommes avaient été rassemblés dans leur rue, les mains sur la tête, tenus en joue par deux grands allemands qui ne cessaient de parler fort entres eux et de les insulter tout en les emmenant vers la place du village.
- Pierre ! l'appela tout bas son père qui marchait près de lui.
- Oui ?
- Dès que tu pourras, sauves-toi !
- Mais…
- Sauves-toi ! Fais ce que je te dis !

Lorsque Pierre croisa le regard de Lucien semblant lui aussi attendre un moment propice pour s'extirper des griffes des nazis, arrivé à un croisement de la rue et d'un petit chemin qui s'enfonçait à droite et à gauche entre de grandes bâtisses, d'un coup d'oeil ils se donnèrent un signal et se mirent à courir de toutes leurs jambes, chacun s'engouffrant dans l'une des deux autres directions, tout de suite suivis par des rafales des mitraillettes de l'ennemi auxquels ils venaient d'échapper.

Une dizaine de minutes plus tard, leurs pères et les autres hommes mourraient fusillés sur la place du village.

* * *

Rosine sauta dans les bras de son fils lorsqu'il franchit la porte arrière de la maison vingts minutes plus tard.
- Ton père ? l'interrogea-t-elle.
Pierre haussa les épaules. Il ne savait pas. Aucun d'eux ne savait encore. Il venait de passer le temps à se dissimuler pour ne pas que les allemands le retrouvent.
- Marcel ? s'inquiéta-t-il à son tour.
Sa mère le pris par le bras.
- Il vient de partir se cacher là où tu vas tout le temps ! Tu dois partir toi aussi ! Ils emmènent tous les hommes. Ils vont revenir !
- Mais j'peux pas te laisser !
- Ne t'en faits pas pour moi. Vas-t'en ! Ils ne resteront pas indéfiniment au village !
- Mais…
- Allez !
C'est avec regret qu'il retraversa la cour et tapis parmi les hautes herbes du champ derrière la maison qu'il rejoint le petit chemin qui menait au canal.

* * *

En pleure, Mathilde secouait son frère Lucien par les épaules.
- Où il est ! Dis-moi où il est !
- Je sais pas !
- Mais il a réussi à se sauver ? s'énervait-elle.
- Je sais pas ! J'en sais rien.
Elle le lâcha soudain et sortie de la cave où ils étaient cachés.
- Mathilde ! l'appela sa mère tout bas. Mathilde !
- Je vais chez lui.
- Mais c'est dangereux !
- Je m'en fiche…

Lorsqu'elle sortit de la maison elle aussi par derrière, qu'elle emprunta le chemin qui menait au canal pour ensuite bifurquer par le champ pour rejoindre la maison de Pierre, elle vit au loin une vague forme humaine qui avançait vers elle parmi les fougères. C'était sûrement quelqu'un du village qui se cachait et tentait de rejoindre le canal.
- Hé ! héla-t-elle doucement.

Pierre reconnu la voix de sa petite amie.
- Mathilde !
- Pierre !
Ils se tombèrent tous les deux dans les bras, se serrant longuement l'un contre l'autre.
- J'allais chercher après toi ! sanglotait-elle. Ils ont tué nos pères… Lucien les a vus.
Pierre demeura comme abasourdi, les yeux dans le vide.

Après quelques minutes où il maudit intérieurement les allemands, il se décida à reprendre son chemin, ne se sentant pas encore capable d'aller prévenir sa mère de l'atroce nouvelle. Mathilde, toujours en pleurs, ne savait plus que faire.
- Viens avec moi !
- Où on va ?
- On va rejoindre Marcel… à la hutte. On doit se cacher jusqu'à ce qu'ils partent.

* * *

Trois allemands revenaient de par les rails de la petite gare du village où là aussi ils avaient perpétré leur folie meurtrière. Ils fumaient en chemin tranquillement chacun une cigarette, comme si le sang qu'ils venaient de verser en tuant abominablement les quelques hommes qui travaillaient là bas ne leur retirait rien du plaisir qu'ils prenaient à avaler leurs bouffées de fumée en discutant.

* * *

C'était après le pont qui surplombe le canal que l'on accédait au bosquet où une dizaine d'années plus tôt Marcel et ses amis avaient construit la hutte, hutte dans laquelle il se tenait à moitié allongé, serrant autour de sa jambe meurtrie un garrot qu'il avait confectionné de sa chemise arrachée.
Lorsqu'il entendit des bruits dans les fourrés, il ne bougea plus, pétrifié. Quelqu'un venait. Il prit un rondin qui traînait au fond de la cabane et se prépara à frapper sur quiconque entrerait mais soupira, soulagé, lorsqu'il entendit le sifflement imitant le geai et reconnut la voix de son frère.
- Marcel ! C'est moi.

Pierre pénétra dans la hutte, immédiatement suivi de sa petite Mathilde qu'il tenait par la main. Il la lâcha pour prendre son frère dans ses bras et le serrer un long moment.
- Mais t'es blessé ! T'es blessé s'énerva-t-il en relâchant son étreinte.
- T'inquiètes pas !
- Mais… Ça va ?
- Ça pourrait aller mieux ! Et vous ?
Pierre fixa gravement son grand frère. Il lui fallait reprendre courage.
- Ils ont eu Papa. Ils ont eu son père aussi, ajouta-t-il en reprenant la main de Mathilde dont les yeux déversaient des larmes encore.
Un long moment de silence.
- Il faut pas que tu restes comme ça ! J'vais aller chercher de quoi t'aider.
- Non, restes ici ! Ça va aller !
- Mais tu t'es vu ? T'as perdu plein de sang ! T'en as mis partout ! T'es tout blanc ! Attends-moi ici ! ajouta-t-il à l'adresse de Mathilde, résolu à partir.
- Restes-là ! tenta de nouveau Marcel.
Mais rien n'y fit. Pierre dévalait déjà l'échelle de la hutte en direction du village.

* * *

Mathilde, inquiète, se rongeait les ongles dans l'attente du retour de Pierre partis depuis deux minutes. Marcel, assis au fond de la cabane, fermait les yeux, affaibli, tentant désespérément de se concentrer pour oublier la douleur qui pulsait à travers sa jambe meurtrie et traversait tout son corps.
Ils furent tous les deux paralysés lorsqu'ils entendirent des éclats de voies qui venaient du pont, non loin de là. C'était des voix allemandes. Ils pouvaient percevoir le choc des talons de leurs grandes bottes contre les poutrelles de bois soutenant les deux rails métalliques de la voie de chemin de fer.
Ce qu'ils redoutèrent tous les deux arriva.

Ils entendirent tout à coup les allemands crier à l'adresse de quelqu'un, suivi par le bruit de leur course et d'une longue rafale de mitraillette.
Mathilde se raidit, incapable de bouger. Marcel était atterré.
Quelques dizaines de secondes plus tard, elle sortit de sa léthargie et s'enfuit précipitamment de la hutte sans que Marcel n'ait eu le temps de la retenir.
Il gagna l'échelle de bois en se traînant sur une jambe et la suivi difficilement à son tour.
Il entendit un cri déchirant.
Une trentaine de mètres après le pont, sur le chemin longeant le canal, Pierre était étendu sur le sol. Il vivait encore. Un allemand le taquinait du pied en riant avec les autres.
Les trois hommes furent surpris lorsqu'ils entendirent le cri de Mathilde. Elle arrivait en courant derrière eux et se jeta avec hargne sur celui qui appuyait de son pied sur la tête de son petit amant.
Pour la faire cesser, l'un des criminels lui assena un large coup de crosse de son fusil derrière le crâne.

* * *

La dernière chose que Pierre vit avant de périr lui aussi fut le visage de Mathilde quand elle tomba près de lui. Le hasard ayant fait que ses yeux grands ouverts soient pointés sur lui, il se noya une dernière fois dans ce regard qu'il avait toujours trouvé immensément profond et dans lequel il adorait se plonger.

Au loin, étendu dans les bosquets d'où il se traînait, Marcel suivit des yeux avec horreur les allemands pousser du pied les corps des deux jeunes amoureux dans le canal avant de s'évanouir de douleur.

* * *

Ce 2 septembre 1944, en l'espace de deux heures, trente-sept hommes et trois femmes furent assassinés par des allemands en fuite dans cette petite ville de la campagne du nord-est de la France.