Accident Vasculaire Cérébral
Pour toujours ces regards !

Chapitre 3

Novembre.

Un mois s'était écoulé depuis la rentrée. Mis à part que je m'ennuyais toujours en cours, pour ne pas dire autre chose, j'allais bien. Le froid avait fait son apparition brusquement, et depuis quelques semaines la météo altérait entre quelques jours bleus à la température proche du zéro degrés et d'autres mornes au ciel bas et gris mais plus doux. En temps normal, cela aurait sûrement fini par me déprimer. Mais là, je partais bizarrement joyeusement chaque matin pour la fac.
En fait, et surtout les lundis et vendredis, j'y croisais cette charmante fille dont je t'ai parlé plus tôt, et ça égayait tout le reste de la semaine. Ces lundis et vendredis, on avait cours dans le même bâtiment.
Le campus était assez grand, planté sur un plateau surplombant toute la ville. Des salles de cours, de travaux dirigés, de travaux pratiques, des amphithéâtres, des laboratoires étaient disséminés un peu au hasard sur un grand champ verdoyant, tous reliés entres eux par de petites passerelles de béton couvertes de toits de tôles au beau milieu du gazon. Il était fréquent qu'en fin d'année tu rencontres quelqu'un que t'avais jamais vu, tout simplement parce que cette personne avait eu ses cours de l'autre côté du campus.

Ma jolie petite brune aux yeux marins arrivait toujours accompagnée d'un garçon. C'était le même guignol qui se tenait près d'elle dans le bus, au début de cette histoire. Sans doute un ami ! Elle se postait non loin de moi à l'entrée du bâtiment de mathématiques où j'attendais l'heure de mes cours. Appuyé contre la porte vitrée de l'entrée, je ne cessais de l'observer discrètement1. Systématiquement, il y avait toujours un moment - et même plusieurs - où elle se tournait et posait ses yeux sur moi. Etrangement, c'était devenu comme un jeu, et avec le temps je ne faisais plus en fait que la regarder histoire de voir si elle me regardait aussi.
Parfois, je me demandais si elle m'attirait, mais je me trouvais tellement loin d'être prêt à une histoire sérieuse que j'en concluais qu'elle n'était pas à mon goût. Elle était jolie, ok ; elle avait de superbes yeux bleus, d'accord ; mais elle me paraissait un peu surfaite, un peu trop droite, pas assez cool ; emmerdante quoi !
Et le petit jeu continuait inexorablement.

Je me dis un jour que je pourrais tout de même tenter de lui parler. Elle était peut-être sympathique, et on allait pas continuer à jouer comme cela toute l'année sans au moins faire l'effort de se dire un ou deux mots, sans faire connaissance. On pouvait peut-être devenir amis. Et puis cela faisait un bon bout de temps que je n'avais plus de meilleure amie non plus. On s'était perdu de vue en quittant le lycée pour la fac, et quelque part, même si l'on s'écrivait de temps en temps, ça me manquait d'avoir quelqu'un non loin de moi à qui j'aurais pu tout dire, à qui j'aurais fait totalement confiance et pour qui j'aurais tout fait, comme autrefois.

Seulement, elle était toujours accompagnée de son guignol. C'était un garçon banal, rien d'extraordinaire, un je ne sais quoi de bon petit à sa maman, jamais un geste de trop, toujours poli, passe-partout, transparent, le genre de personne dont on ne se rappelle jamais le prénom. Je ne sais pas où j'allais chercher cette timidité abusive, mais j'étais incapable d'aller l'aborder quand il était là.
Le problème, c'est que j'ai jamais été foutu de la rencontrer sans son pot de colle : il était vraiment toujours là. Il devait être dans sa classe, dans son groupe, au minimum. Et peut-être pire, je me demandais s'il ne lui courrait pas après. Mais qu'aurait-elle bien pu lui trouver ! De toute façon, qu'en avais-je à faire après tout ? J'aurais été amoureux, d'accord, j'aurais pu comprendre pourquoi j'étais si timide ! Mais là, si c'était juste pour lui parler et l'inviter à boire un café histoire de savoir ce qu'elle fabriquait à la fac. Et puis si elle me regardait tout le temps, peut-être qu'on s'était déjà croisé et que je ne m'en souvenais plus ? Ou peut-être un autre truc de ce genre ? J'avais tellement une bonne mémoire…
J'avais au moins envie de savoir ça !
J'attendais donc vaguement une occasion, et les jours se succédaient, égaux à eux-mêmes, et la situation n'évoluait pas.

Pourtant, un dimanche où je traînais dans mon lit, incapable de me décider à en sortir, je me suis aperçu avec stupéfaction que je pensais de plus en plus souvent à elle. Et plus encore, que j'étais bizarrement prêt à des rapports plus tendres avec elle. C'est pour te dire ! En quelques semaines, quelque chose de flou s'était progressivement éveillé en moi, une sorte de sentiment de solitude grandissante, de besoin de me donner à quelqu'un. Cela ne m'avait même pas frappé, mais à cet instant j'ai senti ça couler dans mes veines aussi sûrement qu'une saleté de virus, un gentil petit poison tout de même, se répandant lentement dans tout mon être, s'insinuant vaguement dans ma conscience. Et soudain, assis dans mon lit, cela avait fait surface à toute vitesse comme un sous-marin qui regagne l'air libre en catastrophe. Cela m'était tombé sur le sommet du crâne comme deux et deux font quatre. Et plus je m'étais mis à y songer, plus cela m'avait paru évident : j'étais indubitablement amoureux d'elle. Et pas qu'un peu !

Je me demande encore comment j'avais fait pour pas être foutu de comprendre cela plus tôt ! Je crois qu'inconsciemment, sans doute par peur de me planter, je m'étais défendu de tomber amoureux. Et puis depuis la dernière fois où quelqu'un m'avait fait totalement craquer, j'avais évolué, j'étais moins sensible.
Alors, de suite, j'ai échafaudé un plan. Puisque je ne la croisais que peu et que de toute façon elle n'était jamais seule (toujours avec son gloglo qui lui collait aux pattes et alors j'étais trop timide pour leur parler et surtout rien qu'à elle), j'ai pensé à prendre le même bus qu'elle, le même jour que celui où je l'avais rencontrée la première fois, à la même heure. Elle reprendrait sûrement le même, descendrait certainement au même arrêt. Et là je pourrais l'aborder.

Et je l'ai attendue ce fameux lundi, je me les suis gelées à en chopper la crève. Mais elle n'a jamais daigné montrer le bout de son nez.

* * *

Je me suis résolu à attendre le vendredi suivant. A 14h30 exactement, elle aurait cours dans le même bâtiment que moi.
Malheureusement2, un jour auparavant, alors que je passais par hasard au restaurant universitaire, je la découvris avec stupeur, tristesse, dépit, abattement, accablement, affliction, amertume, en train d'embrasser subrepticement son gloglo d'enf… de pot de colle. Dégoutté, je me suis cassé, j'ai vaqué à mes occupations de la journée et je suis rentré chez moi sans parvenir un seul instant à ne pas y songer. C'en était rageant. Je pestais contre moi même et contre le sexe opposé qu'on ne réussit jamais à cerner, absolument certain que j'avais trop attendu et qu'elle s'était finalement décidée pour l'autre. J'avais perdu d'un seul coup toutes mes pauvres illusions, et je me suis promis de ne jamais plus y croire, de ne jamais plus rien espérer d'une fille. Et j'ai maudit leur ruse, leur habilité à te tendre des pièges de ce genre pour leur petite satisfaction personnelle, leur bonheur de se savoir désirées, calculatrices comme pas un seul garçon rien que pour atteindre leur but, leurs idéaux, leur MLF, leur romantisme éternel et désuet, leur jalousie, leur besoin de posséder, leurs envies de bébés et de fraises, leurs menstruations ridicules lorsque ce n'est pas pour péter les plombs avec leur ménopause, les abeilles, les petites graines, les anges qui passent, Roméo et Juliette et surtout Adan et Eve3.
- Ouais !
Et je me disais finalement que cela n'avait pas d'importance, que les garçons se font toujours avoir, mais que comme au pays des Stroumphs, comme dans la Belle aux Bois dormant, comme avec AB Production et ses conneries de sit-coms, comme dans les films américains, les lendemains sont meilleurs, que demain je n'y penserai plus et qu'après demain j'aurai totalement oublié. Et cette envie de me donner à quelqu'un, ce désir de partager un peu de ma vie, d'aimer, cela s'estomperait progressivement en moi, retournerait au placard et je retrouverai ma petite vie de célibataire égoïste, mes habitudes, et les jours qui passent inlassablement, tous pareils…

Mais comme je le dis le lendemain à un ami en la voyant passer tout en tenant l'autre par le bras et en la surprenant de nouveau à me regarder, « je n'abandonnerai pas tant que je ne me serai pas pris un « râteau » verbal ! ». Il convint que j'avais raison.

* * *

Et les jours se succédèrent. Et puisque notre petit jeu consistant à nous jeter des petits coups d'oeils continuait, j'enrageais de plus en plus. Je me disais qu'il fallait que je tente de lui sourire, histoire de voir quelle serait sa réaction, mais je n'y parvenais pas et j'affichais perpétuellement une tête d'enterrement depuis que je les avais surpris.
Un jour, où en les rencontrant par hasard attablés à la bibliothèque, plongés dans des bouquins, je me suis installé derrière eux et sur leur gauche, à quelques tables, de sorte que je puisse les observer juste en levant les yeux, j'ai fini par me persuader qu'il ne pouvait ne pas y avoir une bonne raison à ce qu'elle ne cesse de se tourner vers moi. Car en effet, assise près de son petit ami, elle s'arrangeait visiblement, en pivotant sur sa chaise, pour m'avoir dans son champ visuel, pour pouvoir me distinguer clairement tout en n'en profitant pour glisser à l'autre des mots doux à l'oreille, des sourires énamourés ridicules, et l'embrasser par la même occasion. Et lorsqu'ils rangèrent leurs affaires avant de quitter l'endroit vers midi, lorsqu'elle se leva, prit son manteau posé sur le dossier de sa chaise et l'enfila tout en se tournant subrepticement vers moi, son regard se fit plus insistant, et je crus bien distinguer sur ses lèvres une timide esquisse de sourire.

A partir de ce moment, je ne sus plus que penser. Je ne savais si oui ou non je devais tenter quelque chose, si je devais espérer quelque chose, et pourquoi diable elle se comportait ainsi et ce que cela signifiait. Et cela me travaillait tellement que ça me donnait des envies de me claquer la tête contre les murs. Alors je me suis acharné à m'occuper l'esprit, et pour ce faire je me suis lancé avec d'autres dans les manifestations annuelles d'étudiants réclamant un peu plus d'argent pour faire tourner la fac, à chanter à tue-tête, à scander des slogans musclés, à siffler à l'adresse de la police et de la gendarmerie qui nous « escortait » dans nos manifs. Ça me défoulait !

 

1 Discrètement ?
2 Ça peut jamais être aussi simple !
3 Ho ! Ho !!! Calmes-toi !