Accident Vasculaire Cérébral
Pour toujours ces regards !

Chapitre 2

16 Août 1938.

C'était un été tranquille. Pierre, comme tous les gosses du village, après avoir été réveillé par les rayons du soleil qui, au petit matin, par la fenêtre descendaient jusque sur son lit pour lui chauffer les pieds, sautait dans ses chaussons et descendait dans la cuisine avec un enthousiasme débordant.
C'était cet instant que sa mère attendait pour poser la casserole de lait sur le poêle, sortir la couronne de pain, la confiture et le beurre du placard, et sourire à son fils qui venait l'embrasser bruyamment. Avant de se saisir d'un couteau et s'asseoir à la table, prêt à se préparer de larges tartines, il allait chercher son père qui nourrissait les quelques animaux de la basse-cour derrière la maison et revenait avec lui pour prendre ensemble leur petit déjeuner. Il étalait alors allègrement le beurre et la confiture sur le pain, et avant d'enfourner le tout au fond de sa bouche, comme de coutume, il appelait son frère qui mettait toujours beaucoup moins d'entrain que lui à se lever.
- Marcel ! criait-il.
Pierre avait dix ans.

Son frère était plus calme. Il ouvrait les yeux et soupirait à chaque fois que le bruit des pas de son petit frère le tirait de son sommeil en dévalant les escaliers. Il se dressait lentement sur son lit, s'étirait indéfiniment, cherchait à tâtons des pieds ses sabots et s'approchait de la fenêtre en se grattant nonchalamment le derrière pour se rendre compte du temps qu'il faisait dehors. Encore une journée à travailler. Et travailler par cette chaleur ne l'enchantait guère.
Il avait quatorze ans.
Lorsque résonnait dans toute la maisonnée l'appel de son petit frère, il se décidait tout de même à descendre dans la cuisine. Il embrassait lui aussi sa petite mère puis son père, titillait du plat de la main la tête du petit Pierre et s'installait près de lui.

Les trois bols de chocolat servis, une bonne marmite d'eau venait remplacer la casserole de lait. Alors, après un bon petit déjeuner, Pierre se glissait avec encore plus d'enthousiasme dans le bain que lui avait préparé sa mère, laissait une petite place à son frère, et lui présentait son dos que l'autre frottait.

Un peu avant huit heures, Marcel repassait à la cuisine, embrassait une nouvelle fois sa mère, puis partait en compagnie de son père sur le chemin de la filature, la seule usine du village, non loin de la maison, où ils travaillaient tous les deux. Il n'avait pas la chance de Pierre qui irait courir les bois et les champs toute la journée avec tous les autres marmots du coin. Car c'était ce à quoi s'occupaient pendant toutes les vacances le petit Pierre, Lucien, sa soeur Mathilde, et les autres…

Ils se rejoignaient chaque matin dans leur petit coin de paradis, leur endroit secret : une magnifique hutte de bois que Marcel et les autres grands du village avaient construite quelques années plus tôt, qui avait été leur endroit secret aussi, et dont ils s'étaient séparés avec regrets lorsqu'ils étaient devenus trop grand pour ces choses là, pour s'intéresser à d'autres choses.

Et Pierre était heureux. Il était empli de ce bonheur insouciant des enfants de la campagne, de cette ivresse de la liberté que lui accordaient les vastes espaces de champs et de forêts qu'il connaissait par coeur, et de ses rêves qu'il formait avec ses amis, qu'ils aimaient se raconter tous, tous assis en rond au milieu de la hutte presque comme chaque matin.
Il était heureux, oui, surtout lorsqu'il passait son temps à se promener avec Mathilde.

Mathilde, c'était sa petite amie. Ils s'étaient promis de se marier ensemble un jour, comme le rêve tous les enfants à cet instant de leur vie. Ils formaient tous les deux un petit couple attendrissant, inséparable depuis déjà leur enfance où ils s'étaient rencontrés dans la cour de l'école du village. C'était un petit couple charmant, et les apercevoir comme cela se comporter comme des adultes provoquait souvent de petites moqueries de leurs camarades. Mais tous les deux ils s'en fichaient. Ils étaient heureux. Ils étaient amoureux. Seul ça et l'été importait.

* * *

Lucien, assis sur le rebord de sa fenêtre, sauta sur le toit juste en dessous puis dans la cour au milieu des poules qui picoraient ardemment lorsqu'il entendit le sifflet de Pierre. L'autre l'attendait dans le petit chemin de terre qui longeait la maison, traversait un champ, puis rejoignait le canal où quelques péniches circulaient parfois.
Ils se serrèrent la main comme des hommes.
- Et Mathilde ? s'enquit Pierre qui ne pouvait se passer de la soeur de son ami.
- Elle viendra avec les filles !

Ils marchèrent jusqu'au pont de la ligne de chemin de fer qui traversait l'étendue d'eau, l'escaladèrent, et de l'autre côté s'engouffrèrent dans les bosquets où se cachait leur petite maisonnette.

Il y avait trois énormes hêtres qui se tenaient côte à côte en triangle, entre lesquels Marcel et les autres grands avaient un jour tendu de grandes planches de bois qui avaient servi de base à l'élaboration de la hutte. Elle mesurait bien deux mètres sur trois. Les enfants y accédaient par une échelle de grosses branches qui débouchait parmi les feuilles des hêtres sur une petite entrée rectangulaire. Une toile tendue leur servait de porte. A l'intérieur, ils avaient confectionné de petits bancs à l'aide de rondins et s'asseyaient tous toujours en rond autour d'une petite table. Une foule de bibelots était accrochée aux murs, des objets qu'ils avaient en général eux mêmes confectionnés, des objets de bois ou de ferraille, qui leur servaient de jouets ou d'ustensiles de cuisine quand ils prenaient là bas leurs goûters. De légers rayons de soleil filtrés par la masse des hêtres au-dessus et par le toit de planches venaient transpercer la hutte et leur offraient juste ce qu'il fallait de lumière pour donner à l'endroit encore plus de mystère à leurs petites réunions secrètes.

Un autre petit garçon les attendait déjà quand ils arrivèrent. Il se tenait à califourchon sur la plus haute branche du plus grand hêtre. C'était leur vigie.
A leur approche, il émit un long sifflement de geai à quoi les deux autres répondirent par deux plus courts. C'était un code qui leur permettait de se reconnaître, que Marcel avait transmis comme une coutume aux jeunes avant de les quitter.

Les trois filles de la bande arrivèrent ensemble un quart d'heure plus tard, trottinant de leurs petites jambes, papotant de leur voix fluette : Mathilde, petite brune aux traits fins, aux yeux noirs et à la peau couleur de l'ivoire, au regard profond et mystérieux dans lequel Pierre aimait à se plonger ; Rosalie, cheveux cendrés, un peu rondelette, au sourire enchanteur ; et la petite Ninon, la plus jeune, la plus curieuse, la plus fragile, au teint pâle et presque maladif, chétive et délicate.
Elles firent une bise aux garçons - Pierre eut bien sûr droit à un baiser sur les lèvres de la part de Mathilde qui lui prit la main comme tous les jours, ce qui fit évidemment siffler les autres - et elles s'installèrent à leur côté.
Tout le monde était réuni.
- La séance est ouverte ! déclara Lucien d'une voix grave comme dans un rituel.
Et le petit groupe décida à quoi ils allaient occuper leur matinée.