Accident Vasculaire Cérébral
Pour toujours ces regards !

Chapitre 1

Octobre.

C'était la rentrée, un de ces matins classiques un peu frais sous un ciel trop bleu où flottaient de longs nuages blancs. C'était la rentrée… Je pensais avec nostalgie à l'été passé, à la mer, au sable, au soleil. Fini tout ça ! Fini les grasses matinées !

Bizarrement, j'étais heureux quand même. Bien sûr, il allait falloir reprendre le petit train-train quotidien, se lever tôt tous les matins, aller en cours tous les jours, travailler un tant soit peu le soir en rentrant… et l'année s'écoulerait inexorablement, les jours se succédant aux autres, tous semblables ; et un matin ce serait déjà juin et les vacances, un matin un peu frais, un ciel superbement bleu où flotteraient paisiblement de longs nuages pareils à l'écume sur la crête d'une vague immense, et je m'étonnerai qu'on en soit déjà là, ébahi de la vitesse à laquelle les jours, les mois se seraient écoulés.

On était en octobre. J'allais changer de rythme de vie, me corriger un peu, et peut-être même entreprendre quelque chose de plus constructif que ce à quoi j'avais occupé mon temps l'année scolaire précédente, c'est à dire globalement pas grand chose.

J'étais appuyé contre un mur près de l'entrée du bâtiment de béton regroupant la plupart des amphithéâtres de la fac. Il était situé en plein milieu du campus. Il avait une forme de fleur dont chacune de ses grandes salles pleines de fauteuils, disposées à la manière des cirques romains, représentait un pétale, et où le coeur de la plante était le hall d'accès à ses amphis, juste derrière moi. A mes côtés, ses portes de verres grandes ouvertes me faisaient l'effet d'un horrible monstre prêt à avaler le flot des étudiants qui les franchiraient lorsque 10 heures auraient sonné. C'était l'heure à laquelle on avait donné rendez-vous à tous les récents ex-bacheliers pour leur entrée en DEUG.
DEUG : diplôme d'enseignement universitaire général. Il fallait que ce soit terriblement général pour que cela rassemble autant de monde : de pauvres nouveaux étudiants qui se massaient non loin de moi, aux visages perplexes, ennuyés, timides, perdus dans l'inconnu de l'univers universitaire dans lequel ils allaient plonger les pieds devant pour la première fois.

Ma première année avait été un peu dure et je rempilais pour un an. J'allais faire de l'enjambement avec la deuxième année, c'est à dire repasser les examens que je n'avais pas réussis à obtenir en juin et en septembre, et tenter la suite de ceux que j'avais eus. Bon, on est surpris quand on arrive à la fac, et si on ne se met pas à bosser par soi même, on a de grandes chances de rater une ou plusieurs marches en fin d'année. C'était mon cas ; on ne peut pas être parfait.

On était bien quelques quatre cents étudiants à patienter là. La plupart étaient hagards, paumés, les mains enfoncées dans les poches, un peu impressionnés de se retrouver là et de n'y connaître personne. Certains, provenant de mêmes lycées, se rassemblaient en petits groupes. Ils discutaient entre eux, paraissaient vouloir noyer leur inquiétude quant à savoir comment la rentrée en fac se déroulerait, quand les cours commenceraient, quel serait leur emploi du temps, en se posant tour à tour, tous, toutes ces mêmes questions. Et puis il y avait les redoublants, comme moi, presque tous eux aussi regroupés. Ça en faisait tout de même un bon nombre. Il y avait d'abord ceux qui regrettaient de se retrouver encore en première année, ou en enjambement entre deux. Ils avaient, peint sur leur visage, ce petit quelque chose de personnes agacées, supérieures, ennuyées d'avoir à se mélanger avec des plus jeunes, des nouveaux qu'ils considéraient de haut comme s'ils ne voyaient parmi eux que de pauvres idiots. Ensuite venaient ceux que la rentrée rendait gais, satisfaits d'en avoir fini avec les vacances où ils n'avaient fait que se tourner les pouces. Et enfin, il y avait ceux que l'on ne changera jamais, ceux qui se demandaient encore et comme chaque année ce qu'ils faisaient là, les blasés, les récalcitrants aux études qui compteraient les jours dans l'attente des prochaines vacances.
J'avais bien repéré quelques connaissances, mais je préférais rester seul et passer mon temps à observer tous les nouveaux. Scruter tout le monde était un de mes passe-temps favoris. Ça m'occupait quand je n'avais rien de particulier à faire ou à penser. Là, j'examinais surtout les filles, ne cessant de sauter d'un visage à un autre comme une petite abeille sur les fleurs d'un jardin. J'étais pas dragueur, mais je trouvais que j'étais célibataire depuis trop longtemps ; A peu près un an, en fait. Alors j'espérais bien cette année rencontrer enfin quelqu'un d'intéressant. Et tant qu'à faire, autant m'y mettre dès la rentrée.

J'avais parcouru rapidement toute l'assemblée quand mes yeux se posèrent sur une petite étudiante qui arrivait vers les amphis. Elle se faufilait d'un pas mesuré entre quelques petits groupes, allait passer devant moi, passa devant moi, plongeant un regard marin d'un bleu profond dans le mien l'espace d'une seconde, de ce genre de secondes qui font toute une vie, une seconde qui me sembla s'éterniser comme dans un ralenti de cinéma. Et cela provoqua en moi d'étranges sensations, un léger et long frisson me parcourant tout le corps, un bref bond du coeur, un sentiment de bien-être intense, une chute dans un vide cotonneux, tout cela s'évanouissant lentement quand elle s'engouffra dans le hall du bâtiment et qu'elle se fondit parmi la foule qui attendait là aussi. Juste une image délicieuse et éphémère…

* * *

10 heures et des poussières : l'heure du gong. Je me suis faufilé à mon tour parmi les étudiants qui se regroupèrent à l'entrée d'un amphithéâtre lorsque l'on appela ma section de Deug. J'avais beau regarder partout, impossible de retrouver cette délicieuse image. Elle devait faire partie d'une autre section déjà appelée ou peut-être même pas encore.
Je me suis installé bien au fond de la salle, parmi d'autres redoublants qui, comme moi, connaissaient le speech qu'allaient faire tour à tour les profs pour présenter la matière qu'ils tenteraient désespérément, ou sans que cela leur soit égal, de nous enseigner, ainsi que celui du responsable des Deugs sciences qui expliquerait aux nouveaux ce qu'est la fac et comment ça marche. Alors j'écoutais d'une oreille distraite, encore dans les nuages, essayant de me remémorer au maximum les traits et la physionomie de cette jolie fille. Elle était brune, très brune, les cheveux mi-longs qu'elle retenait derrière de ravissantes petites oreilles. Elle avait une peau très claire, un nez et des lèvres fines. Elle avait des yeux bleu marine d'une profondeur étonnante, à s'y perdre…

Après le bla-bla des professeurs qui nous lâchèrent un peu avant midi, je suis passé au restaurant universitaire, la cherchant partout, au cas ou, serrant de ci de là quelques mains, déposant distraitement quelques bises sur quelques joues féminines. Ce fut en vain. Elle n'était nul part. Alors j'ai mangé rapidement un sandwich, puis, plutôt que de m'ennuyer à ne rien faire et à attendre le début des cours de l'après-midi, je me suis installé tranquillement à la bibliothèque et je me suis replongé dans le roman que j'avais commencé depuis peu. J'aimais bien lire ; et puis ça me donnait un peu plus de vocabulaire, de culture générale, d'autres idées sur la vie ; Ça me rassurait, il m'arrivait parfois de me trouver un peu idiot sur les bords.

* * *

16h30 : Les deux premiers cours de l'année étaient terminés, et en attendant mon bus je me demandais s'ils seraient aussi ennuyant toute l'année. S'il y avait bien quelque chose qui m'exaspérait, c'était d'assister à un cours rébarbatif. Y'a des profs comme ça qui sont pas foutus d'intéresser la moindre personne. Et ça me donnait l'impression de perdre mon temps, des heures que j'aurais pu occuper à glander autre chose. Remarques, je me demandais souvent à quoi on pouvait bien passer le temps. En ce qui me concerne, quand je n'avais rien à faire, en général je m'allongeais sur mon lit à me perdre dans des rêveries ridicules ; Rien de très folichon non plus.
Le bus arriva enfin. Y'avait des moments où il fallait poireauter de longues minutes avant de les apercevoir arriver au loin. Ce jour là, ça allait, mais qu'est-ce que ce serait quand l'hiver nous frigorifierait sur place. Car pour l'instant, les jours étaient encore relativement doux. Mais dans quelques dizaines de jours, ça rafraîchirait sec. Ce n'était pas que je n'aimais pas l'hiver, car j'appréciais de me balader bien couvert, avec ou sans la neige. Mais le soleil qui se lève tard et se couche tôt… l'impression que les journées passent avec une rapidité stupéfiante… et quand je rentrais après les cours, la nuit déjà tombée, j'allumais les lumières, je posais mes affaires, je me préparais à manger en regardant la télé, je bossais un peu et… le réveil me tirait brusquement du sommeil, déjà… Et c'était tout, tout cela avec une telle monotonie que j'en déprimais parfois en songeant aux beaux jours. Mais j'exagère un peu, car heureusement j'avais quelques amis dans la résidence d'étudiants où j'habitais. On se réunissait parfois chez l'un ou chez l'autre, ou on allait se balader, ou on se faisait inviter à des soirées ; ou même on organisait nous même ces soirées. On voyait du monde, ça rassure… alors on brisait cette uniformité lassante de l'écoulement du temps avec satisfaction. Une chouette vie d'étudiant, quoi !
Et avec tout ça j'étais encore célibataire. Et tu me demanderais1 comment je faisais pour le rester alors que j'avais souvent l'occasion de me faire de nouveaux amis. Et bien je n'en sais rien ! Peut-être qu'aucune fille ne me plaisait suffisamment pour que je m'intéresse un tant soit peu à elle, un peu plus que d'habitude. Peut-être que j'étais trop exigeant, vu comment j'étais, c'est à dire relativement banal. Mais je crois que j'attendais quelque chose de précis, sans trop savoir quoi, sûrement ce que tout le monde appelle « la personne idéale ». Et même que c'était peut-être plus que ça. Et tu ajouterais2 : « que peut-il y avoir de mieux que la personne idéale ? ». J'en savais rien, c'était beaucoup trop vague dans ma tête, et bien que je passais parfois beaucoup de temps à y réfléchir, je n'en découvrais jamais plus. C'était un sentiment indicible, quelque chose en moi, ancré là, mais trop flou.

Bref3, j'ai composté mon ticket et je me suis appuyé contre une vitre au milieu du bus, un endroit réservé à la station debout. J'ai baissé la visière de ma casquette sur mes yeux, une manière de me cacher et de masquer mon ennui derrière elle, puis j'ai regardé mes pieds pour passer le temps. Bruit de moteur, puis secousses, et décollage de l'engin.
Le trajet en bus, c'était aussi quelque chose que je trouvais très ennuyant4, surtout le soir quand j'étais pressé de rentrer chez moi. Le matin, à la rigueur, ça m'amusait. Voir la tête que tire les gens qui n'ont pas fini leur nuit, celle de ceux qui en ont ras-le-bol du train-train quotidien, de retourner à leur boulot, à la fac, à l'école… ça me faisait sourire. Moi, je parvenais suffisamment bien à me lever, et après un café, des korn'flakes, un fruit et une bonne douche, j'avais la pêche. Comme d'habitude, et après l'examen de mes pieds, j'ai levé les yeux et je me suis attaché à mater tout le monde : coup d'oeil d'abord vers la gauche, au début du bus, puis ratissage systématique de tous les visages jusqu'à l'autre bout.
Arrivé deux mètres à droite de moi, de l'autre côté du passage central, surprise : la fille du matin même, debout, accrochée à une barre de maintien vertical, face à un guignol. Mon coeur fit un bon de nouveau, même feeling, quand elle posa aussi ses yeux sur moi. Comme elle les avait si bleu marine, si profonds ! J'avais jamais vu un regard pareil !

Notre petit manège, c'est à dire regarder dans le vide et de temps en temps poser les yeux sur l'autre, dura un certain temps, comme ça, jusqu'à ce que qu'elle descende du bus à l'arrêt que j'imaginais près de chez elle. Étrangement, pendant le trajet, ce qu'elle avait provoqué en moi, cet espèce de coup de foudre, cela c'était évanoui peu à peu jusqu'à ne me laisser qu'un banal sentiment de curiosité un peu superflu, un peu froid, sans que je m'en aperçoive. Cela me troubla. Aux souvenirs de coups de foudres anciens où je demeurais perpétuellement éberlué à la vue de l'autre, j'ai trouvé ma réaction bizarre. C'était comme si ce genre de choses ne pouvait plus m'atteindre, comme si mon année de célibat m'avait lassé de tout cela, comme si cela ne m'intéressait plus, ne m'arriverait plus. Et dans deux jours à peine j'aurais déjà oublié…
Je l'ai regardée tout de même s'éloigner sur le trottoir d'une avenue, du moins jusqu'à ce que le bus s'engouffre dans une rue d'où je ne la distinguais plus, et vaguement je me suis replongé dans mon examen des voyageurs.
C'est ainsi que je fus troublé et là aussi surpris lorsque j'ai remarqué qu'un vieil homme aux cheveux blancs, genre 70 à 80 ans, me fixait intensément et continuellement de ses petits yeux. Ses rides accentuaient son regard et le rendaient gênant. Cela dura une dizaine de minutes, c'est à dire jusqu'à ce que je descende à mon tour dans le centre ville. Déconcerté, juste avant de sortir, j'ai froncé les yeux à sa manière en passant devant lui et je me suis éloigné à grands pas vers les rues piétonnes.

* * *

Au fait, juste histoire de… : Excuses moi, mais j'ai sûrement fait tout un tas de fautes d'orthographe et de grammaire. J'suis nul dans ces deux domaines !

 

1 … mais t'as le droit de ne pas t'en soucier.
2 … et tu t'en moques encore plus !
3 « Bref » parce qu'il y a des moments où je me perds comme cela dans des considérations… inutiles (ou ce que tu veux) et où tu ferais peut-être mieux de sauter quelques pages !
4 Tu crois pas que j'étais légèrement trop négatif ?