Accident Vasculaire Cérébral | Acouphènes
Des textes pour pas grand chose

De là haut !

Samedi, début du mois d'Octobre.

Il fait bon cette nuit. Pourtant, dans cette ville, dès que passe Septembre, les nuits sont fraîches. C'est sans doute parce qu'il bruine que la température conserve un semblant de douceur que nous a accordé le soleil de la journée. Une pluie fine tombant depuis quelques heures, qui laisse une myriade de minuscules gouttelettes perchées sur chacun des cheveux coupés très courts de Mike, pareilles à des étoiles qui brillent à la lumière du clair de lune. Il bruine, et la cathédrale éternelle qui a accueilli sur son parvis tant de couronnes semble une île perdue que dévoilent tous les projecteurs qui l'illuminent.
Il bruine. Cela aurait pu être de gros flocons de neige tombant du ciel paresseusement, peut-être cela aurait-il donné plus de charme à la scène, mais je crois pas qu'elle ait besoin de cela. Une pluie fine, douce, tiède.

T'es déjà allé à Reims ? Hé ! C'est à toi que je m'adresse : toi qui lits ! Je pourrais t'en faire tout un baratin, mais je vais m'en passer pour le moment. « Pour plus de détails, consultez la notice ». En général, au début d'un bouquin, on situe l'histoire. Hé bien ça se passe à Reims, ça suffira largement.
Mais encore un ou deux trucs. Moi, j'aime bien cette ville. J'sais pas vraiment pourquoi ! C'est pas trop grand, c'est pas trop petit. On peut pas dire que les Rémois sont des gens sympa, il y a une majorité de connards comme partout, mais j'en connais tout de même quelques uns qui méritent qu'on s'y intéresse.
A part ça, à Reims, il y a de chouettes monuments. La cathédrale est un de cela. Quand je passe devant, je ne peux empêcher mes yeux de s'y perdre, sur ses deux nefs tendues vers le ciel comme si elles allaient y décoller. La nuit, une multitude de projecteurs la révèlent dans ses moindres détails, et c'est fabuleux ; un de ces trucs qu'y faut voir avant de mourir. Mais, et parce que rien ne peu jamais être trop beau, cette splendeur est perpétuellement entourée de monstrueux échafaudages sur lesquels, la journée, de pauvres mec s'évertuent à lui redonner un semblant de jeunesse. Ceci dit, en voilà au moins qui ont du boulot. Seules ombres au tableau, ces enchevêtrements de poutres de métal et de planches de bois. Seules ombres au tableau. Et pourtant...

A Reims, et à toute période de l'année, il y a toujours des visiteurs qui parcourent la ville à admirer les monuments que l'histoire nous a laissé. Souvent, c'est le troisième âge qui fait le bonheur des hôteliers. Et dire qu'il nous faudra attendre la retraite pour parcourir le monde ! Parce que des bus de petits vieux Français, Allemands, Anglais, Italiens, Espagnols, et j'en passe, il y en a ! Et ça se balade joyeusement par tous les temps, appareils photo ou caméscopes (gloire au matériel Japonais) à la main, ne cessant de fixer des souvenirs autrement qu'avec l'aide de neurones qui font défaut. Et ça repart avec des bouteilles de champagnes qu'on offrira à la famille (si tu sais pas, Reims est le pays du champagne). Ça chante dans le bus qui les ramène chez eux, et le chauffeur se frotte les mains. Car c'est bien connu, les petits vieux sont les meilleurs amis des chauffeurs de bus, surtout quand, juste avant d'atteindre leur destination, ils laissent une petite pièce (en généreux billets) dans le petit panier qu'ils se passent entre eux comme à la messe, l'espèce de pourboire au chauffeur. Mon cousin fait ça avec sa casquette. Il ne met une casquette que quand il conduit un bus. Je l'ai jamais vu avec autrement.
Gloire aux petits vieux (on en sera tous), gloire au matériel Japonais (on en achète tous), gloire aux chauffeurs de bus (là, je suis à court).
Mais cessons de délirer.

Pourtant donc, un petit couple de petits vieux du Pas de calais se promène sur le parvis, avant de rentrer à l'hôtel, juste après le restaurant. Ils viennent ici tous les deux ans depuis vingt ans, sans ne rien varier d'un poil de leurs activités à chacun de leur voyage. C'est comme ça et je ne peux l'expliquer. Comme à chaque fois, sur leur chemin, ils stoppent devant la cathédrale et l'admirent longuement ; qu'il pleuve, qu'il vente, rien ne les en écarte. Là, il bruine. C'est comme dans un brouillard que se révèle la cathédrale illuminée. Rien ne change là non plus à ce qu'ils voient chaque année, si ce n'est les échafaudages nécessaires à la rénovation. Il y en a parfois un peu plus, parfois un peu moins. Ils pensent que jamais elle ne sera débarrassée de ces liens de métal et de bois. Mais puisque c'est pour son bien... Pourtant, donc, quelque chose de pas ordinaire choque le vieil homme qui après toutes ces années à conservé une acuité visuelle irréprochable. Il lui semble distinguer là haut, perché au sommet de la nef droite, une silhouette humaine. Il s'en étonne, se concentre, et n'en doute plus. « Qu'est ce que c'est que cette histoire ? » Se demande-t-il. Et tout de suite lui vient la réponse la plus plausible : une tentative de suicide. Il plante là sa pauvre femme et court vers la première maison encore éclairée. Il a un peu de mal, il n'a plus l'âge de se taper un cent mètres. Il arrive tout de même devant une porte, essoufflé, sous le regard éberlué de sa compagne. Il tambourine et l'on vient lui ouvrir. C'est un homme, la quarantaine, la mine inquiète sous sa barbe bonhomme et ses petites lunettes. L'autre tente de reprendre son souffle et bégaye en désignant du doigt le haut de la nef.
- Un... un... un... un suicidé ! Réussit-il à émettre.
- Quoi ?
- ... suicidé !!!
- Merde !
Le téléphone est au bout du couloir, sur le meuble à chaussure, posé sur un napperon en compagnie d'un pot de fleur et d'un bibelot de porcelaine. Le maître du foyer l'attrape, faisant glisser la nappe, envoyant sur le sol les deux autres objets qui se fracassent. Retentit alors le cri de sa femme.
- Bernard !!!
Il ne l'entend pas, il compose rapidement le 18, le numéro des pompiers qui sont installés à 50 mètres, sur le côté du théâtre. Il se calme et explique.

*

* *

Dix minutes plus tard, sur le parvis, les gyrophares de deux voitures de police et d'une ambulance des pompiers envoient leurs flashs stroboscopiques rouges et bleus sur le monument et les immeubles alentours. Alertée par l'animation à cette heure, une foule de badauds c'est rassemblée aussi, et les cinq pauvres flics ont un peu de mal à les empêcher de s'approcher trop près de l'endroit où le mec, là haut, s'écrasera ; s'il saute. Et c'est à croire qu'ils n'attendent que ça, qu'il saute, histoire de leur donner du « vécu », un événement extraordinaire qu'ils étalerons à table, de quoi meubler leurs repas de familles. Et y'en a même un qui a sortis pour l'occasion son caméscope japonais (c'est ça, gloire au matos made in japan). Peut-être pense-t-il même envoyer ça aux infos scandales et réality show. Il y a de quoi lui cracher sur la gueule.

*

* *

Mike ressent vaguement cette ambiance étrange, bien que je crois qu'il n'est pas « là » à cet instant. Pourtant, il cesse de battre machinalement des jambes dans le vide. Mais les deux pompiers qui arrivent derrière lui, lentement, pour ne pas l'effrayer, l'entendent murmurer, où plutôt chantonner sur le ton du murmure un air étrange, fait de quelques notes, qu'il répète inlassablement.
Depuis quelques minutes, il pleut plus fort. Mike est mouillé de la tête au pied. Les deux hommes s'inquiètent car là où il est, cela risque d'être glissant.
Ils se sont concertés, en gravissant les marches de la nef, sur la méthode à employer pour éviter que le garçon ne saute. L'un, plus psychologue et qui a déjà été confronté à une tentative de suicide de ce genre, s'est proposé de lui parler, pendant que l'autre, plus fin, plus rapide, tenterait de s'approcher subrepticement du garçon pour le rattraper en vitesse au cas ou...
En s'approchant sur le côté, le premier distingue la seringue, la cuillère, le petit sac de plastique posés près du garçon, puis le sang qui coule de ses avant bras. Il regarde l'autre, lui fait deux gestes : il imite une prise de drogue par seringue, et une scarification. L'autre lui répond par une mimique ennuyée. Mais le premier lui fait non rapidement de la tête. Il pense qu'il n'y a pas de danger à saisir le jeune homme d'un geste sec puisqu'il doit être complètement shooté. Il s'avance en revenant vers le dos de Mike, et juste au moment où il va faire comprendre ses intentions à son équipier, il marche sur quelque chose qui craque. Il stoppe sa marche brusquement et lève un bras. L'autre s'arrête aussi. Ils sont tout deux à bout de nerf et respirent : Mike n'a pas bougé.
Dans l'état dans lequel il se trouve, drogué et imbibé d'alcool, l'information relative au bruit du cutter écrasé qui lui a servi à se taillader les avant-bras pénètre son esprit embué avec une extrême lenteur.