Accident Vasculaire Cérébral
Les Chroniques du ND

 post du lundi 14 juin 2004, 1h17 am

Bienvenue au pays des fous. Vous pouvez laisser vos chaussures à l'entrée, car marcher pieds nus vous sera bien plus utile. Vous regarderez par la grande fenêtre ceux qui s'agitent à l'intérieur du grand aquarium, et vous comprendrez que vous n'êtes pas si différents. Il fera beau, ou il fera froid, mais peu importera. Vous serez là, et il n'y a que cela qui compte.

Un jour, le château des fous deviendra si immense que seuls les gens qui ne savent pas se reconnaître n'y auront pas leur chambre. Ils finiront seuls, à errer dans les rues, à chercher quelqu'un. Mais ils ne trouveront personne. Car nous serons tous réunis. Le château des fous sera notre royaume, notre vie à nous. Et peu importe que personne ne comprenne. Il fera beau, il fera gris, il fera chaud ou il fera froid, mais dans la voix des anges, nous comprendrons que cela importe peu. Car les anges seront là. Ils nous écouteront, ils nous observeront. Même Dieu viendra à notre rencontre. Non. Il fera beau, ou le soleil sera gris. J'aurais beaucoup de bonheur à vous ouvrir la porte du château, et par n'importe quel temps. De toute façon, vous n'aurez jamais froid à l'intérieur, vous n'aurez jamais faim. Vous ne ressentirez même plus rien. Vous serez, et cela suffira. Vous resterez figés, le sourire sur les lèvres, et des millions d'années plus tard on vous retrouvera, et l'on se demandera pourquoi vous souriez tant. Vous n'aurez pas à répondre, cela ne comptera pas. Vous aurez été homme, et vous serez statue de sel. On vous conservera, bien à l'abri, dans un musée où l'on interdira aux visiteurs de vous prendre en photo, parce que les flashs détériorent vos vielles images. Remarquez, ce ne sera pas une époque où l'on prendra des photos. On vous évoquera rarement, et seul un petit nombre de personnes continuera à vous étudier et comprendre pourquoi vous êtes là. Mais, ce que tout le monde retiendra, c'est que vous étiez là, au moment où il fallait, que vous avez laissé une trace, une marque, et que l'on étudiera pourquoi. Vous aurez alors atteint l'immortalité, d'une certaine manière. Vous, et moi. Je sais que nous serons là haut à les observer étudier ces statues de sels, ces visages figés dans un sourire. Assis à la droite de Dieu, nous sourirons encore. Nous sommes entrés dans le château, et nous sommes devenus éternels. Vous ne le croyez pas ? Un seul mot de vous, enregistré ici, demeurera inscrit sur une surface magnétique pour des millénaires. Quand l'Homme ne sera plus Homme, quand ils viendront, les autres, ils trouveront cette surface magnétique. De celle-ci ils découvriront qui nous sommes. Alors, venez dans le château, venez vous y perdre, car ce n'est que de là qu'on vous retrouvera.

Je pense à l'enfant de plus tard qui me regarde sourire. Il ne sait pas pourquoi, mais si il le veut, il l'apprendra. Je sais, il pourra se passer des années avant qu'il s'y intéresse, mais il reviendra. J'aurais conservé, moi, statue de sel, le même sourire, comme vous. Et il comprendra. Cela suffira au monde, cela suffira qu'un seul enfant comprenne. Et ce jour là, nous serrons sauvés : on se souviendra de nous et de qui nous étions. Ainsi, nous aurons marqué le temps, et c'est ce que l'on cherchait à faire : ne pas rester vide, laisser une trace. Je sourirais encore à mon Elfe, longtemps, longtemps… Je serais, et vous serez aussi. Nous serons différent, nous serons figés, mais nous serons encore là alors que tout le reste aura disparu. Je regarderai les nouveaux hommes, leurs bras longs, leurs paroles exprimées par la pensée, un pur esprit, il saura recueillir de nous ce que nous étions, et il saura nous réveiller. Alors, à ce moment précis, à ce moment seulement, nous rejoindrons l'éternel et nous les aimerons. Ils auront tellement de délicatesse envers nous que nous ne pourrons que les aimer. Peut-être que nous atteindrons une conscience supérieure. Et nous pourrons regarder nos enfants s'animer, se réveiller, dans ce monde glacé où tout aura disparu, où seul un petit nombre aura survécu. Nous leurs apparaîtrons dans un ciel bleu que le soleil illuminera. Nous les verrons, nos enfants, sur la banquise, marcher, essayer de retrouver ce qu'ils sont. Ils nous montreront du doigt lorsqu'ils nous verrons dans la lumière. Je pourrais dire, alors, que j'ai réussi. Je vous laisserai entre vous, vous ferez ce que vous voudrez, vous choisirez de partir ou de rester. Peu importe. Je serai là. Vous pourrez toujours penser à moi, à nous, à Sab et à moi. De là haut, nous veillerons sur vous. Il ne fera pas toujours beau comme lors de ce jour décisif. Mais nous serons là tout de même. Ainsi, vous ne serez jamais perdu, et nous non plus.