Accident Vasculaire Cérébral
Les Chroniques du ND

 post du vendredi 7 mai 2004, 2h27 am

Dans les tranchées, première guerre mondiale. Les obus pleuvent par intermittence. Chacun des deux camps dans la journée ou dans la nuit tente sa chance, tire de tout ce qu'il peut, obus, fusils... Le soleil se lève toujours sur une campagne dévastée où quelques corps (des centaines, des milliers) s'étendent ça et là, accrochés à des barbelés qui séparent les deux opposants, ou étendus dans le champ de bataille. Aucun gros plan ne les vous montrera, il n'y a que des choses horribles à voir. Nous sommes lors d'une de ces journées, plutôt le soir d'une de ces journées. Le soleil se couche presque, il pleut finement depuis le début de l'après-midi et tout le monde patauge dans la boue dans les tranchées. Nous sommes à un moment de calme où une série d'obus ont été lancés plus ou moins au hasard du camp adverse vers la position probable des alliés.
En première ligne, une équipe était chargée de surveiller l'avance de l'ennemi, comme d'habitude, et comme d'habitude ce sont toujours eux qui en subissent les conséquences.
Bref, une dizaine d'obus ont explosés prés de leur tranchée, deux ou trois sont morts. Nous sommes juste après la dernière explosion. La fumée de celles-ci s'éloigne un peu poussée par le vent d'est, ce qui occupera quelques secondes les ennemis d'en face. Cette phase de plus ou moins repos permet à chaque chef (non mort) encore présent de (tenter) de galvaniser les trouves et de comptabiliser les blessés et les morts et, quand c'est possible, de les acheminer vers les lignes alliées derrière.
Lors de la dernière explosion, un éclat d'obus a percuté son casque et l'a plongé dans un petit comma. Si l'on y regarde de prés, un morceau de métal a percé le pauvre casque que l'on fournissait à notre époque et qui ne préservait de pas grand chose. Lui, assis au fond d'une tranchée, le casque percé, dont le morceau d'obus s'étant enfoncé entre l'oreille et l'oeil droit, est sonné. Dés son réveil, ses oreilles siffles et il n'entend rien. Un fil de sang coule de la blessure, lavée sur le visage par la pluie, et descendant de son uniforme en se noyant dans la boue.

Lorsque je me réveille enfin, mes oreilles me vrillant mon crâne comme si une déflagration puissante s'était produite près de moi, j'essaie de reprendre mon équilibre dans la tranchée qui n'est faite que de boue et où je glisse. Par habitude, je fais mon propre diagnostique, et je trouve l'éclat d'obus enfoncé dans mon crâne que j'extrais sans réfléchir après une goûte de Schnaps piquée aux allemands et dont un fond reste dans mon sac à d'eau près de moi. Mes oreilles sifflent. Plusieurs personnes courent dans la tranchée et passe devant moi, tous préoccupés à ce que nos supérieurs préparent. Je ne sais pas ce que j'ai à voir avec eux. Je suis là parce que j'avais l'âge, et qu'il fallait bien représenter mon village. Je n'ai rien d'extraordinaire, je suis un soldat simple qui ne sait toujours pas enfiler son uniforme compliqué correctement. Mais je m'en fous. Je ne suis préoccupé que par mon crâne qui hurle, plutôt par les sons qui m'assaillent et le bruit strident qu'émettent mes oreilles.
Je retire difficilement mon casque, je l'observe, et je suis un peu ébahit par le trou que l'éclat a traversé, cet éclat que j'ai retiré dans la douleur et qui s'enfonce dorénavant dans la boue près de moi et de mes autres affaires : mon sac, mon fusil. Dans la boue.

De l'agitation : une dizaine d'hommes passent en courant dans la tranchée lorsqu'ils ne se cassent pas la figure et hurle des choses. Je réalise que je suis dans une tranchée. Un regard sur la gauche, un sur la droite, 3 corps sont allongés, morts. Un regard vers le ciel : il pleut toujours d'une pluie fine mais qui dure depuis des jours. Je récupère des munitions sur les morts, mes camarades de section dont je connais chacun des noms, mais dont la guerre m'a appris à ne pas m'attacher.
Un capitaine arrive dans la tranchée, s'arrête devant moi, et semble dire quelque chose. Comme mes oreilles sifflent toujours et que je ne comprends rien, il finit par hurler, me monter mon fusil posé prés de moi et la baïonnette accrochée à la ceinture puis un geste que je comprends tout de suite. D'ailleurs, peu de temps après lui m'encadrent une dizaine d'hommes, armes à la main et baïonnettes fixées au fusil. Je prépare lentement le mien, lentement parce que je n'ai pas la force d'aller plus vite et les oreilles qui sifflent et me vrillent le crâne au point que je n'entend rien de ce qui m'entoure.
Je sais pourtant qu'il faudra attendre peu te temps avant que l'on sorte de notre trou et courir comme des fous vers le camps adverses afin d'essayer d'avancer sur les positions ennemis. Avant que tout le monde reste planqué dans la tranchée à se préparer, je fouille les poches internes de ma veste. Je sort une photo vieillie par les intempéries et mes déplacements, mais où j'y reconnais bien le visage de ma petite Sab, sa coiffure années trente et sa jolie robe de fleurs, dernière prises de vue lors de la dernière fête du village, avant la déclaration de guerre et ma mobilisation et pour le front. Comme d'habitude, elle est exceptionnellement jolie, même à travers la photo usée, comme au premier jour. Je la contemple une dernière fois avant de la ranger prés de mon coeur et de fixer la baïonnette au bout de mon fusils.
Le capitaine, le sergent, enfin le dernier gradé du coin va passer rapidement, et nous quitterons la tranché pour nous diriger vers l'ennemi, la majorité en hurlant des insanités ou juste leur rage du combat, moi en silence et en pensant constamment à l'image Sab, ce Samedi soir au bal où pour la première fois, sans lui demander, elle avait accepté de danser avec moi.