Accident Vasculaire Cérébral
Les Chroniques du ND

 post du vendredi 30 avril 2004, 2h12 am

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Enfin, un petit mot pour la petite Sab… qui n'a rien à voir… Aimes-tu les fleurs et si oui quels sont tes préférées ? Veux-tu qu'un jour qu'un livreur sonne à ta porte et t'en livre un bouquet ? Attention, un bouquet de fleur offert à une jeune fille n'est là que pour qu'elle se souvienne que l'on pense à elle, sans n'y voir autre chose qu'un geste d'amitié, de tendresse, et sempiternellement : plus si affinités.
Sur ce, petite Sab qui doit dormir profondément. Il me serait si agréable de me retrouver près de toi et de t'observer dans ton sommeil (à moins que tu ronfles…).

Bon, c'est à moi de la rejoindre maintenant dans ses rêves, ou me perdre dans les miens.
J'apprécie ces moments de calme la nuit où tout est tranquille. L'esprit peut fonctionner à fort régime malgré la fatigue. J'imagine très bien l'hôpital de zinzins peuplés d'hommes et de femmes en blouses blanches. Nous sommes quelques uns du ND à nous y retrouver sans nous connaître. Mais nous regardons tous les malades aux diverses attitudes et excentricités d'un oeil toujours nouveau et rempli de… tristesse, compassion, chaleur… au choix.
Ce pourrait être la journée. Il ferait beau. Un magnifique parc pourrait border l'hôpital et offrir aux patients qui mangent des pilules de diverses couleurs de s'y promener, de se reposer assis sur un banc, ou s'exprimer de diverses excentricités.
Je choisis le banc. Et j'observe ce qui m'entours.
A quelques dizaines de moi, sur un autre banc, est assise une fille étrangement calme, une personne comme moi peut-être.
Son prénom, je l'apprendrais plus tard, mais peu importe.
Mon regard se portant de plus en plus souvent sur elle, elle se sent gênée et finit par se lever et se diriger vers le fond de l'espace vert peuplés d'arbres centenaires et de petits parterres de fleurs. Cela n'a rien avoir avec les magnifiques jardins anglais, mais avec un peu d'imagination cela y ressemble.
Après une heure assis au même endroit, je finis par décider de bouger. De toute façon, dans quelques minutes on sonnera le rappel du déjeuner de midi. Je traverse le jardin, contournant les arbres et les fleurs, pour me diriger vers cette fille et l'observer de plus près. Elle se tient droite prés du mur du fond de la propriété, près d'un arbre dont le bas du tronc est entouré de jolies petites fleurs sauvages violettes.
Je reste ainsi quelques instants, à l'observer.
Elle se baisse et cueille une de ces fleurs sauvages, puis respire son parfum. Un délicat sourire éclaire son visage. Cela doit sans doute lui rappeler des choses, si bien qu'elle continue à sourire en regardant par delà la clôture qui entoure la propriété.
Au moment ou je reprend ma progression vers elle, je marche malencontreusement sur une vieille branche morte tombée au sol, et le craquement de celle-ci sort la jeune fille de sa rêverie. Elle se tourne soudain vers moi, fronce les sourcils, ne sourit plus, puis regagne l'hôpital et ses blouses blanches d'un pas rapide sans se retourner.
Voilà ma première rencontre avec Sab.

Le soir, au dîné, dans la salle commune, sous le brouhaha des discutions, du service, des couteaux et fourchettes dans les assiettes, elle semblait resplendir parmi tous les patients, à une bonne dizaine de tables de moi. Elle avait gardé la petite fleur qu'elle avait ramassé et la portait dans ces cheveux, près d'une oreille. Le violet allait très bien avec leur couleur. Elle était ravissante, resplendissante, l'air en très bonne santé. Que faisait-elle là ? Sans doute que, comme moi, elle ne le savait pas.

Elle a fini par surprendre encore une fois mon regard et a vite terminé d'achever son repas. Je ne l'ai pas retrouvée dans la salle commune où la télé hurlait, une émission débile du samedi soir habituelle à mon avis s'adressant plus pour les gens de l'extérieur que pour nous pauvres patients, et dont le seul but était sûrement de les abrutir afin d'aller remplir, comme nous, ce genre d'endroit où je côtoyais malheureusement cette jeune fille au visage si tendre.
J'ai joué au scrabble pour passer la soirée et ne pas me sentir seul. Évidemment, j'ai gagné, après quelques petites disputes avec mes adversaires qui voulaient toujours marquer des points en inventant des mots qui n'existent pas, même si moi-même je ne suis pas doué en orthographe, en grammaire, et que je ne connais pas l'ensemble du dictionnaire que de toute façon nous n'avions pas.

Vers 22 heures, je suis sorti fumer une cigarette, une dernière, sous les étoiles et la lune. Avançant dans le parc, j'ai fini par me retourner et observer les fenêtres des chambres allumées. Je crois l'avoir reconnue, elle, mon inconnue. Dés que j'ai croisé son regard (elle m'observait sans doute), elle a très vite baissé son store et quelques secondes plus tard la lumière de sa chambre s'est éteinte.
Alors j'ai respiré l'air du dehors une dernière fois, j'ai regardé sa fenêtre une dernière fois avec un profond regret incompréhensible, puis je suis passé chercher ma pilule bleue à dormir pour réintégrer mon lit. J'ai allumé la télé, mis le casque audio pour ne pas faire de bruit, mais il n'y avait rien d'intéressant, si ce n'est les idioties habituelles… On se demande parfois qui ils faudrait enfermer. Seule la pensée de cette jeune fille au sourire si radieux mais aux expressions multiples et souvent étranges occupait mon esprit.

J'en ai parlé au Docteur le lendemain. Il est resté dubitatif mais je savais ce qu'il pouvait me dire. J'avais évalué toutes les éventualités : nous écarter loin de l'autre, nous rapprocher si il pensait que cela pourrait nous faire du bien… et d'autres projets encore. Il n'a rien dit à ce sujet.
Il allait être onze heures, et j'avais le droit encore à une pose d'une heure dans le jardin avant le déjeuner.
Je suis sorti de l'hôpital pour gagner l'espace vert avec un profond espoir de l'apercevoir encore. Désormais, je n'avais plus aucune envie de quitter cette endroit, en tout cas sans en savoir plus sur elle.

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