Accident Vasculaire Cérébral
Ce que les Anges ont de commun avec les Elfes

chapitre 5

Comme je vous l'ai dit au début, les crises m'obligent à rester au bloc plusieurs dizaines d'heures, parfois plusieurs jours. On ne se remet pas de ce genre de crise comme cela ! Le robot médecin en profite également à chaque fois pour entamer une régénération de mes cellules, ce qui a l'avantage de prolonger mon existence… de plusieurs dizaines d'années. Je parai avoir moins de trente ans… j'en ai beaucoup plus, sauf dans ma tête. Mais c'est le cas de tout le monde dans les années 3400.

Le médecin estime mon immobilisation à environ vingt-huit heures. Ça va ! Pas plus, pas moins que d'habitude. Seulement un hic : qu'est ce que je vais faire de mon Elfe… et est-ce que d'autres dingues ne vont pas arriver une nouvelle fois pour me tirer dessus ?

Je ne sais pas ce que vous feriez à ma place, mais je décide de laisser dans son coin l'Elfe qui pourtant m'attire tant, et de m'occuper d'abord de ma… enfin de notre sécurité. Pour cela je n'ai pas beaucoup de choix. Je ne peux pas rester dans le système Ioaso à prés de 120 années lumières de notre système solaire, alias Sol, et à vrai dire on est resté ici déjà trop longtemps. Il faut aussi que je répare l'appareil, mais je me doute que si je retourne vers la périphérie de la Fédération à l'Ouest de la carte galactique où se trouve mon pseudo port d'attache, il y aura de fortes chances que l'on m'attende sur un des systèmes habités ou non situé sur le chemin. On n'engage pas comme cela un vaisseau non référencé et non identifiable pour une mission consistant à détruire un Importé comme moi qui transporte un Elfe, ou plusieurs si les autres caissons d'hibernation en contiennent aussi, alors que l'existence de cette nouvelle race pensante est la plus grande révélation depuis 2000 ans ! J'entrevois déjà que d'effacer cette découverte est sans doute la motivation principale de mes ennemis, et je suppose qu'ils ne s'arrêteront pas là vu l'importance de la chose. C'est con, me voilà dans la merde !

Il me faut alors attendre d'être sur pieds avant d'envisager autre chose, et pour cela, je dois faire un saut et me cacher dans un coin où l'on ne me trouvera pas. Soit je m'enfonce encore plus loin dans la galaxie en dehors de la périphérie des mondes habités, mais je finirai par ne plus avoir de carburant et rester immobilisé (à part le module à fusion qui permet le fonctionnement du moteur TN), soit je tente de retourner vers la civilisation de manière détournée. Un moteur TN ne sert à rien si l'on a pas de carburant pour la propulsion conventionnelle afin de décélérer, sinon on vas tout droit juste en dessous de la vitesse de la lumière et l'on finit par se perdre dans l'infini, ou rencontrer un obstacle et s'y écraser comme on aplatit une mouche.
Si j'étais l'adversaire, je penserai que mon ennemi, s'il n'a pas été détruit par la première attaque fulgurante, essayerait de s'échapper rapidement, donc de faire un grand saut ou une suite de grands sauts au maximum de la capacité de son vaisseau pour s'écarter de toute menace. Logiquement, dans ce cas, j'évaluerai quels seraient les systèmes probables où l'ennemi pourrait fuir et j'y concentrerai mes forces.

Les solutions les plus simples sont souvent les meilleures : je pense qu'il est faisable de me planquer dans un système très proche, du genre à plusieurs étoiles et planètes afin de rendre ma détection beaucoup plus difficile, et mon choix se porte sur Olsoex, système ternaire de deux étoiles rouges et d'une brune naine bardée d'une vingtaine de corps majeurs (de planètes), à moins de 5 années lumières. En orbite autour de l'étoile naine se trouve un géant moyen gazeux (quelque chose qui ressemblerait à un croisement entre Jupiter et Saturne), et je pense que me planquer dans les anneaux serait une bonne solution. Bonne idée ! Et comme j'ai 28 heures devant moi, j'entamerai une décélération très lente afin que mon Elfe n'ait pas à en subir les effets néfastes. De mon côté, dans le bloc je ne risquerai rien. Mais elle, il faut la préserver.

Sony prépare le saut et calcule l'arrivée en se servant de la configuration des trois étoiles pour qu'en une vingtaine d'heures nous puissions nous mettre en orbite de Olsoex « A,B1c ». Vingt heures de décélération ne suffiraient pas à vous éviter de vous transformer en crêpe colée à un mur, mais en se servant de la gravitation des trois étoiles, c'est quelque chose de possible si l'on sait comment orienter le vaisseau. Les systèmes à étoiles multiples sont toujours des endroits très dangereux qu'il vaut mieux connaître avant de s'y aventurer. Mais laisser quelque chose de ce genre au hasard n'est pas dans mes habitudes, et pendant les périodes où je n'avais rien à faire j'ai toujours joué à envisager et calculer ce genre de situation débile. Je suis quelqu'un de prévoyant, et en tant qu'homme de l'aire 2000 balancé dans l'aire 3400, je me suis beaucoup intéressé à l'astronomie et l'exploration spatiale. C'est d'une banalité ennuyeuse pour la majorité des gens d'aujourd'hui, comme l'étaient pour nous les cours de maths absurdes dont on se demandait toujours à quoi cela pourrait bien nous servir. Enfin, tu vois ce que je veux dire !
Désolé, je me suis mis à vous tutoyer… je dois sans doute commencer malgré moi à m'habituer à vous.

J'espère que ce que je viens de vous expliquer est suffisamment clair. Je résume : on se barre, on utilise nos connaissances et les capacités de Sony pour nous en sortir et nous planquer en attendant mieux. Et pendant ce temps, on s'occupe de l'Elfe.

Un saut hyper spatial entraîne toujours des nausées, variables chez l'individu. Moi, j'y suis habitué, mais c'est toujours un moment désagréable. Au moment de la sortie du trou noir, je vois à travers l'écran l'Elfe être bousculée et tomber de son perchoir, mais immédiatement rattrapée dans les bras d'un des gardes. Les robots sont rapides, c'est un très gros avantage. Ça n'empêche pas le robot de se faire vomir dessus par l'Elfe avant que celle-ci tombe dans les pommes. En regardant l'écran, un peu inquiet, la situation me fait tout de même sourire ! La pomme qu'elle vient d'ingurgiter vient de finir sur l'épaule du robot avant qu'elle tombe dans les pommes !
Je sais, j'ai un humour qui ne s'élève pas très haut… Bah, chacun son truc !

Une question me taraude tout de même : les trois lois d'Asimov1 bien connues stipulent bien qu'un robot est étroitement lié à un être humain et à son bien être, et qu'en toute situation il doit le protéger. Mais cela n'inclus pas un Elfe ! Les Elfes ou tout autre forme de vie intelligente n'ont jamais fait partie des prérogatives des robots ! C'est curieux ! Mais je laisse ces réflexions pour plus tard.

Le robot pose doucement mon Elfe sur le sol puis se tient bien droit debout. Cela signifie qu'elle ne risque rien, sinon il aurait appelé mon robot médecin qui serait arrivé en quelques secondes. Elle va donc bien, et d'ailleurs elle commence à s'agiter, se redresser, puis s'essuyer les lèvres du revers de la main. Ses yeux restent grands ouverts en signe d'étonnement, ce qui me laisse à penser que les Elfes ne sont pas habitués ou même ne connaissent pas les sauts dans l'espace. J'estime aussi que si c'était le cas, il ne leur viendrait pas à l'idée de s'habiller de légers vêtements de peau, à moins que ce soit la mode chez eux !!! Ni de se promener avec un couteau, un arc et des flèches… Encore un effet de mon sens de la dérision à deux balles !

Je peux enfin me concentrer sur Elle alors que Sony prend en charge le vaisseau. Je n'ai pas encore essayé de communiquer avec elle, et alors que je donne des ordres au robot qui l'a rattrapée pour essayer de lui dire quelque chose comme « bonjour, comment vous appelez-vous ? », elle se relève et d'un bond stupéfiant rejoint son perchoir sur le container et reprend lentement le balancement de ses frêles jambes dans le vide. Je suis épaté là ! Un saut d'au moins deux mètres !
Le robot, sur mon ordre, lui adresse mon « bonjour » de sa voix synthétique (on ne fait pas d'efforts sur la voix et l'apparence de simples robots gardes), mais elle l'observe sans réagir puis finit par se tourner vers la caméra qui la filme, donc qui me permet de l'observer, et elle me fait un grand sourire. Elle dit quelque chose que je ne comprends pas et que je ne vous retranscrirai pas ! Déjà je suis nul pour écrire correctement dans ma langue, alors je ne me vois pas vous exposer des paroles en langage elfique ! Je tiens à signaler que je ne le ferais à aucun moment dans cette histoire, c'est bien compris ? Bref !

Je tente désespérément de communiquer pendant au moins une heure à l'aide de paroles et de gestes simples, exprimés par l'intermédiaire du robot, sans aucun résultat si ce n'est son sourire face à la caméra qu'elle m'adresse de temps en temps. Mais j'abandonne lorsqu'elle quitte d'un bond majestueux son perchoir pour aller faire ses besoins (je ne sais pas si c'est le terme qui convient pour un être doué d'intelligence) derrière un tas de caisses sanglées au fond du hangar. Mon robot médecin m'adresse encore un sourire idiot quant il me voit bouche bée, et je pense désespérément qu'il va falloir que je modifie son processeur comportemental ! Ses petites affaires faites (désolé, je ne vois pas comment mieux exprimer la chose), elle retourne s'asseoir sur le container et quelques minutes après s'allonge, recroquevillée sur elle-même : elle s'endort !

Ma tête me fait un peu mal. Je crois que tous les évènements qui se sont écoulés m'ont un peu trop perturbé. J'ordonne au robot médecin de m'administrer un somnifère et de me réveiller dés qu'Elle se réveillera ou que nous aurons atteint « A,B1c ». Cela suffit amplement aujourd'hui pour moi !



1 Manuel de la Robotique (58ème édition, 2058 ap. J.-C.)
Première Loi : un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger.
Deuxième Loi : un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contradiction avec la première loi.
Troisième Loi : un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n'est pas en contradiction avec la première ou la deuxième loi.