Accident Vasculaire Cérébral
Ce que les Anges ont de commun avec les Elfes

Tout ce qui brille...
(David Massey)

Tout ce qui brille... L'Atmosphère à l'intérieur du bar était tellement épaisse qu'elle aurait pu être coupée au laser. Un brouillard de fumée et de mauvaise haleine pendaient dans l'air comme un nuage et les efforts poussés du vieux juke-box cassaient les oreilles de ceux qui étaient encore suffisamment sobres pour écouter. Les séquences, répétées maintes fois, d'un des premiers disques de Roving Eye sonnaient autour de la pièce, remplissant les oreilles de sons assourdissants venus de l'ère pré-spatiale. Le barman se demanda pourquoi la musique était toujours si populaire. Elle datait de plusieurs siècles et pourtant elle était remise à la mode régulièrement tous les cinquante ans - voilà ce qu'ils appelaient les fantaisies de la mode. Alors que le barman se déplaçait méthodiquement le long de la rangée de verres, les remplissant ou les nettoyant selon ce qui était nécessaire, les lumières éblouissantes se reflétaient dans ses formes de chrome luisantes. Jaques n'était pas suffisamment vieux pour se souvenir du groupe d'origine, même si certains clients réguliers pensaient le contraire. Il était né trois cents ans avant et depuis deux cent soixante-dix ans il avait été un cyborg. Parfois il se demandait s'il y avait quoique ce soit d'humain en lui.

Les mains en métal de Jaques se déplaçaient sans hâte, nettoyant, versant et recevant de l'argent. C'était l'heure creuse, la deuxième période de la journée avait commencé et la première période avait terminé la tournée initiale de désaltération et ils étaient rentrés chez eux. Le chantier naval était en pleine effervescence et les seuls clients étaient tous alcoolique à long terme, les drogués ou d'autres débris du port spatial. Ses yeux fluorescents pénétraient facilement la fumée des différentes drogues dans le bar et ses oreilles étaient sur bas volume de façon à ce que la musique ne le distraie pas. Jaques n'était pas enchanté d'avoir de la drogue dans son bar, sauf la variété liquide, mais tant que le tabac et les autres narcotiques étaient encore légaux sur Topaz, ils seraient vendus dans tous les bars de Peters Base.

Jaques n'était plus complètement humain, mais il était heureux, à chaque fois qu'il pensait à mettre en marche ses émotions, pour profiter au maximum de toutes les faiblesses de l'humanité.

La porte du bar s'ouvrit pour laisser pénétrer un courant d'air frais. Il se déversa dans le bar, créant un vide dans le brouillard de fumée. Il sembla errer pendant un moment, apparemment tout étourdi d'avoir quitté le port spatial et d'être entré dans la pièce humide. Il flotta dans le bar pendant quelques minutes puis abandonna la lutte inégale et disparut dans le brouillard général. Un homme était entré avec l'air et il avança d'une enjambée voûtée vers la partie la moins animée du bar, faisant signe pour obtenir à boire.

« Qu'est ce que vous prendrez Duke ? » demanda Jaques, alors que ses mains prenaient une bouteille du meilleur Grainer pour en verser un verre.

« Un Grainer », grogna l'homme au bar alors que Jaques faisait passer le verre moussant dans sa main. Avec un mouvement de surprise, l'homme regarda avec insistance le visage du cyborg.

« Comment avez-vous fait cela ? Je viens juste de commander ».

« N'étiez-vous pas ici il y a environ dix mois ? » demanda Jaques, en même temps que ses circuits de mémoire lui rappelaient qu'il y avait dix mois, sept jours et quatre heures qu'il avait vu cet homme pour la dernière fois et treize mois, quatre jours et six heures qu'il était entré pour la première fois dans le bar sur Peters Base.

« Hum, quelque chose comme ça mais comment vous souvenez-vous ? »

Jaques sentait une longe conversation approcher et d'un ajustement interne rapide, il baissa le juke-box. « Ce n'est pas quelque chose que je peux facilement éviter ! » Les cyborgs n'avaient pas la particularité de pouvoir se crisper, mais l'homme sentait du cynisme derrière les mots, même sans le sourire désabusé qui aurait dû l'accompagner.

« De quel modèle êtes-vous ? »

« Nous, cyborgs, ne considérons pas cela comme une question polie, vous savez. C'est comme demander votre empreinte génétique ou votre fiche d'impôt. »

L'homme au bar recula comme s'il avait piqué. « Je suis désolé, je ne savais pas. Je ne voulais pas vous blesser. »

« Il n'y a pas de mal. En fait, j'ai tellement de parties différentes qu'il est difficile de dire qui ou qu'est-ce que je suis. » Il leva une main et l'examina pensif tout en la tournant dans les lumières oranges du bar. « Je crois que ce morceau est d'origine » - il s'arrêta pour l'effet. « C'est un Quinentis quatorze. »

Comme l'homme ne répondait pas, Jaques ressentit un éclair rapide qui ressemblait à de la colère - la chair humaine normale oubliait si vite.

« Les Quinentis quatorze combattirent à Hell's Gate pour la Fédération. J'ai été incorporé parmi eux. »

« Hell's Gate ? Mais c'était il y a des siècles. Sûrement vous n'avez pas. »

« Oh, si j'ai cet âge là, » l'interrompit Jaques. « Ou du moins les trucs et les morceaux les plus vieux. La partie humaine en moi avait cet âge là. Je ne suis plus si sûr maintenant. »

« Alors comment se fait-il que vous soyez ici, dans l'Empire ? Je ne peux pas croire qu'ils aiment avoir un vétéran de Hell's Gate courir partout sur Topaz. » Dès qu'il eut prononcé ces mots, l'homme réalisa ce qu'il avait fait. Autoriser un barman à raconter sa vie était une façon certaine de passer la journée à boire sans arrêt, mais qu'import, il n'avait rien de mieux à faire toute la journée et il avait l'intention, de toute façon, de noyer ses malheurs.

« C'était il y a bien longtemps, vous devez vous rappeler de ça, » commença Jaques. « La Fédération et l'Empire étaient presque à couteaux tirés en ce temps là, pas calmes comme ils le sont maintenant. »

L'homme au bar fit entendre un léger grognement. Il était passé par suffisamment d'incidents dans les zones contestées pour réaliser que ni la Fédération ni l'Empire n'était aussi content que leurs stations de propagande voulaient bien le faire croire. Jaques ignora l'interruption mineure et continua.

« En ce temps là si vous étiez au chômage et citoyen Fédéral, vous deviez travailler dur pour éviter le contingent. J'échouai. Mes trois années au chômage prirent fin et l'armée m'attrapa. J'échouai le test médical initial donc ils me changèrent en cyborg ! Remarquez, en ce temps là l'Empire transformait les gènes de leurs soldats, donc j'ai sûrement hérité de la meilleure offre.

« C'était une époque intéressante. La plupart des planètes locales avait été atteintes, mais elles n'étaient pas aussi dociles qu'elles le sont maintenant. Nous nous sommes souvent trouvés ayant le monde entier comme adversaire en même temps que les troupes de l'Empire. Pour dire la vérité, nous nous admirions. J'ai eu deux rencontres contre les manipulateurs sur un nombre de mondes différents et c'était des types vraiment mauvais, je peux vous le dire.

« J'ai toujours été loyal à la Fédération, vous comprenez. Mes circuits me laissent même à penser différemment. Je crois comprendre que l'Empire avait des moyens similaires pour s'assurer de la loyauté des manipulateurs. Mais après la bataille de Hell's Gate, ma section se retrouva derrière les lignes ennemies et nous fûmes capturés lorsque notre vaisseau transport ne fut pas au rendez-vous.

« Comme tous les autres prisonniers, j'étais protégé sous le traité de Valhalla, mais après Hell's Gate nous étions tous en mauvais état. Les ingénieurs de l'Empire en ont bien profité pour me démonter et leurs chirurgiens ont joué leurs rôles pour me remonter. Cela prit quatorze mois pour me remettre en un morceau et même après cela, de grandes parties étaient de pur remplacement. » Jaques leva son bras gauche et remonta sa manche pour révéler un ajout métallique bleu clair, de toute évidence différent du métal argenté lisse de sa main et de son poignet. « Même maintenant ça me tiraille quand il pleut. » Jaques n'eut aucun problème à garder l'air sérieux en disant ces mots. Il fallait environ un jour à un auditeur pour réaliser qu'il ne pleuvait jamais sur la station orbitale.

« Je devais faire parti d'un échange standard de prisonniers de guerre, mais les généraux réalisèrent que j'avais été bricolé par les chirurgiens de l'Empire, ils ne voulaient rien savoir. La Fédération venait juste de réaliser l'avance que l'Empire avait dans la recherche génétique et ils étaient morts de peur de laisser entrer une peste latente. C'était arrivé dans un ou deux mondes avant, donc tous ceux qui revinrent furent mis en quarantaine. Ils estimèrent qu'il me faudrait vingt ans avant d'être sans danger. Peut-être avaient-ils raison, je ne pourrais vous dire, j'ai simplement décidé de rester dans l'Empire.

« Il m'a fallu marchander dur, je vous le dis. La Fédération me considérait comme leur propriété, j'étais un appareil de haute-tech pour l'époque. A ce moment là, la paix de Guvenour avait été négociée et donc les techniciens de la Fédération pouvaient venir et désactiver un ou deux mauvais trucs en moi. Tout ce qui restait à faire était de convenir d'un prix pour me laisser partir. »

L'homme au bar eut un sursaut. « Mais vous étiez un citoyen de la Fédération, n'est-ce pas ? Il n'y avait pas d'esclavage dans la Fédération, alors comment pouvaient-ils vous vendre à l'Empire ? »

« Oh, ils n'essayaient pas de me vendre à l'Empire ! Ils voulaient me revendre à moi-même. Rappelez-vous, j'étais un des premiers cyborgs réussis et ils voulaient me garder dans leur poche - les secrets officiels et tout ça. Mais après Hell's Gate et le travail de reconstruction, il était difficile de dire ce qui restait de moi. Différents experts et avocats déclarèrent qu'entre un demi-litre et un quart de mon corps était d'origine organique, le reste était du bricolage soit de la Fédération soit de l'Empire. Ils m'ont fait payer pour toutes les modifications ! »

Il y avait de l'amertume dans les paroles du cyborg et l'homme au bar se demanda ce que le cyborg avait subi à ce moment là pour avoir rendu sa mémoire si amène après tout ce temps. Il prit son verre et réalisa qu'il l'avait encore vidé. D'un geste résigné, il en demanda un autre. Jaques glissa vers la bouteille pour la reremplir.

« Comment avez-vous fait pour finir ici ? » L'homme le rappela.

« Il s'est avéré que les types de la Fédération avaient raison concernant le rafistolage de l'Empire. » Jaques tourna sa tête d'un angle impossible pour répondre tout en continuant à verser la bière. L'homme cligna des yeux et se souvint qu'il n'avait aucune idée de la façon avec laquelle le cyborg était assemblé.

« Deux ans après avoir quitté le camps de prisonnier de guerre, après avoir réglé la question d'argent, j'ai eu besoin de nouvelles manipulations génétiques pour fixer une mauvaise maladie. Lorsque j'ai reçu le traitement, l'Empire m'a facturé pour les soins médicaux. Ça m'a pris plus de cent ans pour m'acquitter en travaillant des contrats de la Fédération et de l'Empire, pilotant des vaisseaux, nettoyant des réacteurs. Des boulots dangereux qui ne pouvaient pas être faits par des humains ou des robots ou des androïdes. Ce temps là est fini maintenant, Dieu merci, de toute façon je ne suis plus en condition de faire ce genre de travail. »

L'homme au bar leva les yeux d'un regard interrogateur. « Que voulez-vous dire ? » De toute évidence, la phrase avait été un appât, mais l'histoire du barman était intéressante et ses propres mésaventures semblaient disparaître dans l'obscurité au fur et à mesure qu'il écoutait.

« C'était lorsque je faisais du mouillage de mines d'astéroïdes, détaché à une Corporation de l'Empire - Gutamaya, je crois. » Jaques savait que sa mémoire était prête à lui donner tous les détails, l'heure, la date, le nombre d'heures travaillées et le personnel de la société, mais il avait découvert que les humains préféraient le manque de précision aux détails dans des questions comme celles-ci.

« J'avais presque fini de payer mes dettes et j'étais prêt ç m'installer à mon compte. Ce dernier boulot devait compléter le tout. Je minai un petit planétoïde. L'avantage d'être un cyborg est que votre équipement de vie est bien plus petit que celui d'une personne normale, donc c'est moins cher d'installer une petite mine - je suis beaucoup plus intelligent que vos robots de mines normaux, je peux vous le dire.

« Il s'est avéré que la planète avait plein de volatils à l'intérieur des roches en surface, couvrant de larges dépôts radioactifs. Mes lasers miniers déclenchèrent une explosion de roches et je fus couvert de radioactivité. J'envoyai mon signal de détresse mais avant que la Corporation ne me trouve les dégâts étaient faits. J'ai perdu mes deux jambes dans cette escapade. »

« Je n'aurai pas cru que cela soit un problème pour un cyborg. Ne pouviez-vous pas en acheter une autre paire et remplacer celles que vous aviez perdues ? »

« C'est ce que je croyais aussi. J'avais pris une bonne assurance juste en cas d'accident comme celui-là. Malheureusement, il n'y avait pas que mes jambes qui étaient perdues. Une partie de mon cerveau fut effacée au même moment, donc même si j'avais eu une nouvelle paire de jambes, je n'aurais pas pu les utiliser. »

La porte du bar s'ouvrit pour laisser entrer un autre buveur matinal qui s'en alla à l'extrémité du bar et fit signe qu'il voulait boire. Jaques s'éloigna en douceur pour le servir et l'homme profita pour regarder par-dessus le bar. Jaques se tenait sur un cylindre de métal lisse qui s'arrêtait à la place de sa taille et des rails étroits passaient sous le socle. Les rails faisaient toute la longueur du bar. L'homme se rassit et regarda autour de lui et, effectivement, caché dans le sol de la pièce se trouvaient des rails similaires pour que le cyborg puisse atteindre toutes les tables pour ranger. L'homme jeta un coup d'oeil au bar et sourit en voyant que tout en parlant, Jaques avait continué à nettoyer les verres - une petite pile de verres impeccables se trouvait sur le côté.

Un verre de bière tomba en place devant l'homme. Il se retourna pour voir Jaques jeter la bouteille vide dans un seau à recyclage et commencer sa glissade de retour.

« Lorsque vous avez travaillé ici aussi longtemps que moi, vous devenez assez précis, » expliqua le cyborg.

« Mais comment avez-vous atterri ici ? Servant derrière un bar sur une station orbitale autour de Facece ? »

« Les meilleurs mécaniciens de l'Empire ! » Jaques inconsciemment augmenta le volume sur le juke-box qui commençait à jouer un morceau de Jjagged Bbanner. Il avait un vidicube dédicacé du groupe datant de leurs débuts et il aimait toujours la musique. La lumière émit une impulsion violente au son de la musique, formant des ombres étranges dans la pièce alors qu'il se retournait pour finir son histoire.

« J'en ai eu marre des vols spatiaux et du mouillage de mines. L'assurance médicale suffit à payer le reste de mes frais et je voulais un endroit pour m'installer. J'ai choisi de venir ici parce qu'en ce temps là, Topaz était le seul monde de l'Empire à avoir des techniciens corrects, et je ne voulais pas avoir à faire à la Fédération. Ils construisirent la première station orbitale à cette époque là et j'ai demandé d'être inclus dans les plans du port d'étoiles.

« La Fédération et l'Empire étaient en paix alors et cela amusa certains planificateurs d'inclure un vétéran de guerre d'un siècle avant, dans la conception du port d'étoiles. Ils m'ont offert un boulot comme barman et j'ai accepté. C'était il y a plus de deux cents ans et je suis resté ici depuis.

« Mais assez parlé de moi, c'est votre tour. Boissons gratuites pendant que vous racontez votre histoire ! »

L'homme fit entendre un long soupir théâtral et se pencha en avant sur le bar.

« Vous êtes sûr que vous voulez entendre cela ? Je ne suis pas un homme heureux en ce moment. » Jaques fit solennellement un signe positif de la tête, comme s'il y voyait son devoir d'écouter l'homme après lui avoir raconté l'histoire de sa vie. L'homme fit un autre signe et vida son verre, puis attendit que Jaques revienne avec un plein avant de continuer.

« Je suis le Capitaine du Nerver Too Late, » se présenta l'homme. « André Capatot. Le Never est un cargo jonque, classe Lion et ça a toujours été un bon navire pour moi dans le passé. Mais cette dernière année a été dure.

« J'avais assez bien réussi en tant que marchand standard, commençant avec un simple petit navire - un Cobra - et, de là, me hissant vers le haut. Il y a sept ans j'ai obtenu le Never et j'ai payé la dernière traite en environ trois ans. Depuis lors j'ai pensé que je pouvais m'orienter vers le haut de gamme, installer quelques services supplémentaires dans le navire et transporter de la marchandise de plus grande valeur. La première chose que je fis fut d'installer une suite pour passager, puis je fis pressuriser la cale pour pouvoir transporter une gamme plus large de marchandise.

« Le côté passager sembla marcher très bien. Cela peut payer de façon adéquate tant que vous essayez de le garder légitime, mais vous ne pouvez pas toujours être sûr. Je crois que je me suis fait piquer avec un de mes premiers passagers, une fille venant de la Terre qui voulait aller dans l'Empire. J'ai fait le voyage en un temps raisonnable mais quand je suis revenu dans l'espace de la Fédération, ils ont passé mon navire au peigne fin. Je n'ai jamais su ce qu'ils cherchaient mais j'ai perdu beaucoup de temps et le temps c'est des crédits dans mon jeu.

« Après cela, je n'ai jamais été heureux dans la Fédération, donc j'ai travaillé entre les mondes de l'Empire. Vous savez, j'étais basé à Quince pendant un temps, courant entre Emerald et le système d'Hoarla, New America et Jeffries High à Quince, escales à Chekov sur l'héritage de Chester en Ethveeth, voyages occasionnels dans les mineurs du système Canayze ou dans les nouvelles colonies du système d'Arexack. J'ai rencontré un type sur la base de Dickens à Vequess qui m'a convaincu d'emmener un chasseur vers Home dans le système Bedaho, vous connaissez ? »

Jaques fit un bref signe de la tête. Il avait naturellement accès à des données avec tous les renseignements concernant chaque planète et chaque système de l'espace humain, mais il ne voulait pas lui gâcher son histoire à cause de ses renchérissements électroniques. Durant toutes ces décennies il s'était habitué à écouter sans interruption non-voulue.

« C'est un sacré voyage de Vequess à Bedaho, un long chemin pour un cargo crevé comme le mien. »

La liaison de Jaques fit jaillir les chiffres non-voulus : Bedaho 36,62 années lumières de Vequess : type « K » : 1 planète habitable... Il éteignit le reste des renseignements alors qu'ils s'écoulaient dans son cerveau, ce concentrant sur ce qu'André disait.

« J'ai pris mon chasseur ici sur Topaz, la dernière fois que j'étais là. Puis Anyeth, Cemiess, cd46-1150, Arcturus, Altair, Quzece, Bedaho et de retour. » La litanie de systèmes d'étoiles était une sténographie de marchands familière pour les mois de voyage et les transactions intérimaires. « Pas de saut au-dessus de 16 années lumière pour être en sécurité. Pas de problème pour aller à Bedaho, un séjour tranquille pendant que mon passager profita de sa chasse dans un des pavillons de la planète et j'ai continué avec un peu de spéculation sur le marché des valeurs. Mettre les animaux à bord ne fut pas non plus un problème. Major Griddley - c'est le chasseur - avait réglé net tous les documents. Mais mon Dieu, avez-vous déjà piloté un transporteur avec une cale remplie de cargaison vivante ? L'odeur est terrible. Aucune quantité de produits de nettoyage de l'atmosphère ne peut se débarrasser complètement de l'odeur. Avez-vous déjà eu un chasseur de gros gibier comme passager ? Après un certain nombre de fois je ne pouvais plus supporter la description d'une chasse. J'ai cru que j'allais lui en planter une à tout moment sur le retour.

« Et que s'est-il passé alors ? Juste sorti du saut entre Cemiess et Anyeth ? » André fit une pause pour l'effet. Jaques pouvait deviner ce qui allait suivre, mais il laissa l'homme le raconter à sa manière.

« On s'est fait attaquer par des pirates merdiques, voila ce qui s'est passé ! »

Pour souligner son point, l'homme descendit son verre de bière d'un trait, poussant le verre sur la surface avec une force saoule. Jaques mesura le taux d'alcool que le voyageur spatial avait, mais il décida qu'il ne serait pas un problème et lui versa une autre Grainer, cette fois-ci sa tête resta tournée vers André, mais le reste de son corps pivota. La plupart des clients trouvait cet exploit de dextérité mécanique déconcertant, mais André était trop préoccupé par son histoire.

« Ils avancèrent en formation étoiles, une manoeuvre de pirates classique. Quelle chance avions-nous ? Juste quand je croyais que le voyage allait faire un bon profit. » Son poing fit un bruit sourd en heurtant le bar pour souligner son argument, faisant sauter le verre et renversant de la mousse sur le comptoir.

« Je n'ai rencontré une opposition de pirates sérieuse que six fois dans toute ma carrière. Trois fois je fus capable de me battre contre eux. Vous savez, une fois, un seul crétin dans un petit Cobra III merdique essaya de me rouler ! Ha ! Il a eu un sacré choc !

« Mais ça c'était différent, un seul coup d'oeil sur ceux là me suffit pour savoir que c'était fini. J'ai reconnu le vaisseau principal comme étant le Darling Hanson - vous savez qu'il a ce code de communication très caractéristique. J'avais beaucoup entendu parler de la bande à Hanson - vous savez ce que c'est les commérages de bar. « Pas de capitulation pour Hanson ». Il s'est fait une sacrée réputation. »

« J'ai entendu dire qu'il y a une récompense offerte pour l'homme, des chasseurs de prime partout cherchant un bon tuyau, » Jaques introduisit un petit commentaire, interrompant le flot. Lorsqu'il eut l'attention du marchand, le cyborg fit un signe de tête à une femme dans un coin du bar.

« Les chasseurs de prime sont peut-être prêts à payer un paquet pour un indice convenable sur Hanson ou sur un de ses membres d'équipage. » Jaques posa une main dominante sur le bras d'André comme l'homme tentait de s'éloigner du bar.

« Ne vous inquiétez pas pour ça maintenant, continuez votre histoire. Elle vient régulièrement et ne va pas s'en aller tout de suite. »

« Bien, OK. Où en étais-je ? »

« Sur le point de me dire comment vous aviez échappé à Hanson. Il n'est pas connu pour laisser les marchands glisser entre ses doigts. »

Un sourire ouvrit le visage du négociant et il sembla devenir plus joyeux à l'idée de ce souvenir.

« Non, il n'est pas renommé pour sa disposition amicale. » Un grognement de rire échappa des lèvres de André. « Je doute qu'il ait été plus heureux d'acquérir son dernier butin que j'étais de le perdre.

« Il était évident que les pirates ne nous laisseraient pas partir sans nous piller, et mon vaisseau n'était pas de taille à affronter les leurs. Nous ne pouvions pas tous les battre ou les distancer et la capitulation n'était pas une considération avec cette horreur les menant. Mais que pouvais-je faire ? » La question était de toute évidence rhétorique et Jaques laissa passer avec un mouvement de tête rapide.

« J'ai jeté mon cargo trois fois dans ma carrière - c'est une des raisons pour laquelle il m'a fallu si longtemps pour passer du Cobra au Never Too Late. Ça distrait toujours les chasseurs tant que la cargaison semble en valoir la peine. »

« Mais je croyais que vous transportiez du cheptel lors de votre dernier voyage ? Ne me dites pas qu'un pirate pense que de la viande morte vaut plus que votre vaisseau ? » Jaques était surpris une fois encore et le laissa entendre dans le ton de sa voix.

« Ah, mais vous oubliez - nous revenions juste de Home, dans Bedaho. C'est de là que viennent les peaux d'or. » Il donna à Jaques une seconde pour digérer l'information.

« Vous voulez dire que vous - »

« Ouais, nous avons rasé la fourrure des animaux et envoyé une photo de la cale à Hanson. Il vit une cale pleine d'or ! Alors, une cargaison de viande animale ne vaut peut-être pas grand-chose, surtout si c'est espacée dans le vide, mais un volume équivalent d'or vaudrait la peine de s'arrêter.

« Nous avons prétendu être des courriers pour la Quatrième Province Catholique de Exioce, juste sortis de la colonie d'O'Rourke. Cela semble un peu maigre maintenant, mais le Major et moi ne pouvions rien trouver de mieux dans un délai si bref. Dès la réception de notre message nous avons descendu l'aire de chargement du cargo et jeté le tout dans l'espace, puis nous sommes partis en courant dans l'autre direction. »

« J'en déduis que vous vous en êtes sortis indemnes ? »

« Je ne dirais pas indemnes. Nous avons quand même eu un duel rapide avec l'un des pirates, mais le Major s'avéra être aussi bon avec un Phlaschbugher qu'avec un fusil de chasse. A ce moment là il était aussi content que moi de leur avoir échappé en un morceau, mais ni lui ni moi n'était très content quand nous avons atterri et nous ne nous sommes pas séparés en très bon termes. Mais j'aurai aimé voir la tête d'Hanson quand il a récupéré la première de ses statues en or ! »

Jaques mis en marche ses circuits d'émotion et se laissa glousser de l'amusement de l'autre.

« Alors qu'allez-vous faire maintenant ? »

« Je me débarrasse de mes cabines de passagers, de la climatisation dans ma cale. Je reviens au commerce des cargaisons moins vulnérables, celles qui ne répondent pas. »

« Donc c'est pour ça que vous êtes ici à Topaz ? »

« C'est exact. Comme vous dites, les meilleurs mécaniciens de l'Empire. C'était vrai il y a deux cents ans, c'est toujours vrai maintenant. J'améliore le Never Too Late pour pouvoir faire de plus longs sauts, c'est le seul moyen d'avancer dans ce commerce et je sais que j'obtiendrai une bonne affaire ici. Qu'est-ce qui vous garde dans ce bar ? Ne pourriez-vous pas trouver quelque chose de mieux à faire, même si vous voulez rester sur Topaz ? » André sentait qu'il avait assez parlé. C'était le moment de donner au barman une autre chance.

« Mais je ne veux pas rester sur Topaz, je veux simplement les équipements de l'orbite. » Jaques avait un regard étrange qui étonna l'homme. Il semblait y avoir des informations qu'il gardait pour lui, quelque chose comme une plaisanterie privée.

« Vous voyez », continua le cyborg, « ça fait plus de deux cents ans que je suis ici, j'ai payé mes dettes depuis longtemps et je commence juste à aimer cet endroit. Tellement que j'en possède la moitié. »

« Vous voulez dire que vous possédez la moitié de ce bar ? » André était perplexe. Il avait assumé que le cyborg était le propriétaire de tout le bar. Il semblait certainement suffisamment prospère.

« Non, je veux dire que je possède la moitié de la station. » Le cyborg donna à André une chance d'absorber l'information.

« Je suppose qu'il me faudra encore cinquante ans pour acheter le reste de cet endroit et dix autres pour l'équiper d'un nombre suffisant de moteurs. » Le bafouillage choquant d'André détourna pendant un moment l'attention du cyborg. Il essuya la bière de sa veste et du bar comme il continuait : « J'ai une envie de voir encore l'univers, vous voyez. Je crois que je ferai ce qu'Augustus Brenquith fit, m'envoler dans l'inconnu et explorer de nouveaux systèmes. Mais j'aime aussi les gens, donc dans soixante ans environ il y aura une invitation : Quiconque veut venir peut se joindre à moi dans ce long voyage. « Si vous êtes toujours dans les environs et intéressé, venez vous engager. Je n'oublie jamais un visage. »

André resta planté silencieux et assommé pendant un moment, ses propres malheurs et son histoire oubliés. C'était une aventure qui allait se faire ! Soixante ans n'était pas trop long à attendre et les traitements modernes signifiaient qu'il pouvait largement vivre encore cent ans ou plus. Il pourrait même prendre un traitement cyborg. Mais une chose le laissait encore perplexe.

« Si vous avez tellement envie de voir l'espace et que vous possédez la moitié de la station, pourquoi ne pas vendre et vous acheter un beau vaisseau pour partir tout de suite ? »

« Oh, je ne pourrais pas faire ça ! » s'exclama Jaques. « J'ai investit trop de choses dans cet endroit. J'ai besoin de son équipement pour mes réparations et je suis très confortable ici. » Il descendit son regard vers la base cylindrique, emboîtée dans les rails du sol.

« Vous pourriez même dire que je me suis attaché à cet endroit. »