Accident Vasculaire Cérébral
Ce que les Anges ont de commun avec les Elfes

Les dernières limites
(Moira Sheehan)

Les dernières limites Lorn finit de mettre la dernière pierre sur le tumulus, puis se releva avec les gestes prudents d'un homme habitué à se déplacer en basse gravité. Il ne s'attarda guère à se demander s'il devait mettre une pierre funéraire. A quoi bon inscrire le nom sur une tombe, sur une planète où aucun autre être humain n'avait jamais mis les pieds et où il était peu probable que quelqu'un s'y aventure à l'avenir. Il ne se retourna pas en revenant à petits bonds vers le Marie-Louise.

Une fois à l'intérieur, il passa son vaisseau au peigne fin pour effacer toute trace de la fille et fourra ses vêtements dans un carton de rangement anonyme. Il ne s'arrêta qu'une fois, lorsqu'il ramassa la ridicule petite boîte à musique. Il ouvrit le couvercle et écouta brièvement la rengaine qu'Elise s'était obstinée à faire jouer même après qu'il l'eut introduite à la majesté des grands compositeurs. Il réprima un serrement de coeur et jeta la boîte à musique dans le carton. C'était plus facile si on ne gardait rien, il y avait bien longtemps qu'il avait appris cette leçon.

Les procédures de décollage l'apaisèrent. Il vérifia le niveau de carburant et décida, comme toujours, d'agir avec extrême prudence. Il avait assez de carburant pour faire deux sauts de plus, mais les deux prochains systèmes ne disposaient peut-être pas de réservoir géant de gaz pour pouvoir les raser. Tout au début de sa carrière, Lorn en avait était réduit à raser un soleil, et il avait juré que cela ne se reproduirait plus jamais. Trouver la mort parque que la chance était contre vous était un risque qu'il fallait prendre dans son travail, mais mourir à cause d'une bêtise flagrance, ça, jamais.

Il ordonna à son ordinateur de calculer un itinéraire qui les emmènerait jusqu'au réservoir géant de gaz le plus proche. Elise lui avait demandé pourquoi il avait choisi une interface avec un clavier aussi primitif pour son ordinateur alors que tous les autres auraient été beaucoup plus sophistiqués. C'était l'une des toutes premières questions qu'elle lui avait posées et il pouvait encore entendre la peur dans sa voix timide de petite fille. Il sourit. Elle n'avait pas mis longtemps à comprendre que son nouveau maître ne la battrait pas, rien que parce qu'elle était curieuse. Elle n'avait pas compris sa réponse et elle avait essayé de cacher sa confusion d'un petit rire nerveux. Il ne s'attendait pas à ce qu'elle comprenne. C'était son premier voyage dans l'espace, et elle ne pouvait pas apprécier qu'un homme puisse se sentir si isolé qu'il puisse passionnément tomber amoureux des sons chaleureux et féminins de son ordinateur.

Il secoua la tête pour disperser ces souvenirs opportuns et décida que la mise à jour du journal de bord pourrait attendre jusqu'à ce qu'il se soit calmé. Ses doigts hésitèrent sur les touches qui allaient déclencher l'une de ses vingt séquences de rêve favorites, et à la dernière minute, il choisit Trois sur Treize. Il se cala dans son siège parfaitement ergonomique et sentit le toucher impalpable de la seringue hypodermique sur sa nuque.

Certains explorateurs se contentaient des rêves fantastiques mémorisés dans leurs banques de données. Lorn savait que son besoin de compagnie humaine était à la fois sa faiblesse et sa force. Cela l'empêchait de perdre tout sens de la réalité, mais il n'avait pas encore trouvé de femme qui pouvait retenir son intérêt pendant plus d'un an dans les confins du Marie-Louise. Jenna avait été la meilleure parce qu'elle avait l'air si indépendante. Il avait vraiment été atterré le jour où il l'avait trouvée, morte, les veines des poignets ouvertes. C'était le jour où Lorn avait dû admettre qu'il ne comprendrait jamais les femmes. Peut-être ne se rendrait-il jamais compte que tous les humains, qu'ils soient du sexe masculin ou féminin, lui étaient tout aussi étrangers.

Il avait vaguement conscience que le Rêve Trois arrivait à un point où il pouvait se réveiller sans que le retour à la réalité soit psychologiquement ou physiologiquement traumatique. Il entendit le doux sifflement de l'antidote qui pénétrait dans la veine de son cou. Il éprouva ses muscles, puis s'avança vers la tête en anticipant les exigences pressantes de son corps qui suivaient toujours, une fois que l'antidote commençait à agir.

Le rasage des régions les plus éloignées de l'atmosphère d'une planète pour trouver du carburant donnait toujours beaucoup de satisfaction à Lorn. C'était l'une des tâches qu'un pilote humain pouvait exécuter de manière bien supérieure au meilleur des meilleurs autopilotes, et en trente ans, Lorn était devenu totalement compétent dans cette manoeuvre. C'était un as. En moins d'une heure, il eut rempli ses réservoirs et l'autopilote éloigna le vaisseau de la planète, prêt pour le Saut suivant.

La mort d'Elise l'avait forcé à revoir ses projets. Il avait réprimé un faible sentiment de colère, d'avoir momentanément laissé ses hormones influencer son jugement. Il aurait mieux valu qu'il prenne l'autre femme. Elle était plus âgée et sa profonde détresse l'aurait rendue encore plus reconnaissante. Pour ce genre de femme, cinq années de servitude auraient paru une somme bien modique à payer, surtout si le prix était sa liberté. Et maintenant, il lui fallait choisir : Soit suivre son programme original et endurer trois ans de solitude, soit se diriger vers la civilisation et accepter les pertes inévitables que cela impliquait.

Une analyse de sa comptabilité le décida. Jusqu'ici, son expédition avait bien rapporté, avec deux habitables et trois systèmes si riches en éléments rares que la Corporation lui paierait certainement une prime chacun. Mais il garderait un habitable pour lui. La chance ne lui serait peut-être pas aussi favorable la prochaine fois. Cisco allait lui payer une bonne prime pour Inexve 1, même s'il y faisait un peu chaud et que la gravité soit basse, et ils seraient contents qu'Inexve 3 présente d'aussi bonnes possibilités de formation de Terre. Lorn s'étonnait toujours de la planification à long terme des Corporations. Les comptables de la corporation n'hésitaient pas à payer des sommes princières pour des informations qui ne pourraient servir que dans dix générations.

Bien sûr, si l'expédition n'aurait pas tant rapporté, Elise n'aurait pas eu de tentation. Lorn s'était assez vite rendu compte que la jeune fille était cupide : Il l'avait découvert en observant la quantité de nourriture qu'elle avalait quand elle avait su qu'elle lui était donnée librement, et dans ses yeux avaricieux lorsqu'il l'avait emmenée faire des achats. Il n'avait pas anticipé que son avarice s'étendrait jusqu'à son vaisseau et aux informations inestimables contenues dans ses banques de données. Le choc avait donc été rude quand il s'aperçut que le système de sécurité qu'il avait programmé dans son ordinateur l'avertit de ses poursuites clandestines. Lorsqu'il l'avait emmenée à la surface avec lui pour étudier Ceiool 1, il en avait fait une épreuve qu'elle avait échouée. Il n'avait éprouvé aucune satisfaction à voir sa surprise quand la torche laser qu'elle balança sur sa combinaison pressurisé s'avéra n'être qu'un faisceau inoffensif de faible lumière. Il avait coupé sa liaison radio pour ne pas l'entendre implorer grâce lorsqu'il dirigea le faisceau de découpe de sa propre torche sur sa poitrine.

Il décida de se diriger vers Epsilon Eridani, après avoir exploré en route deux systèmes oranges de type K et après un arrêt à Aymiay. Il avait trouvé que les meilleurs habitables se situaient autour des soleils de type K, et notamment Phiface. Il évoqua le merveilleux moment où il s'était rendu compte qu'il avait découvert un habitacle presque parfait : La surface était à une température de 20 degrés, la gravité à moins de deux pour cent de la normale sur Terre. Il avait rapporté ces informations à la Corporation Cisco et avait reçu en échange une énorme somme pour sa découverte, ainsi qu'un contrat sur vingt-cinq ans. Ses honoraires de découvreur lui avaient permis d'acheter le Marie-Louise et avec les crédits que Cisco lui avait versé, il avait transformé l'Asp standard en un petit paradis personnel. Cisco avait parlé de coloniser Phiface, mais Lorn n'y croyait guère car ils étaient en pourparlers depuis vingt ans à ce sujet.

Ni l'un ni l'autre des systèmes de type K n'avaient produit de résultats. Lorn prit des notes sur les diverses planètes et lunes et recueillit autant d'informations que possible sans faire de passage individuel au-dessus de chaque planète. Cisco ne s'intéressait qu'à ce qui rapportait. Il pouvait revendre des informations sans importance réelle aux bibliothèques centrales de la Fédération et de l'Empire. Certains explorateurs se moquaient de paiements aussi maigres, mais pas Lorn. Pour Lorn, chaque crédit acquis était un point d'assurance contre les conséquences au cas où il perdrait le Marie-Louise, ou contre une vieillesse où il lui faudrait vivoter avec la retraite de Cisco.

Une fois que les deux systèmes de type K furent derrière lui, le Marie-Louise sauta vite dans l'espace exploré. Lorn traça son itinéraire pour Aymiay qui devait le faire passer par ses endroits de prédilection. Il refit le plein à Canayay et s'attarda pour admirer les deux étoiles binaires, l'une ressemblait à un diamant assorti d'une topaze et l'autre à deux rubis d'un rouge sang, puis, à Mibean, avec ses cinq soleils, et Intiho où il manoeuvra le Marie-Louise pour pouvoir admirer les soleils jaune et blanc au-dessus des anneaux de couleur de la planète solitaire. Ce spectacle était d'une telle beauté qu'il se sentit apaisé.

Lorsque le Marie-Louise sauta dans le système Aymiay, plus d'une demi année s'était écoulé et Elise n'était plus qu'une expérience lointaine qui avait été éditée, si bien qu'elle reposait mieux maintenant dans la mémoire de Lorn. Lorn était excédé des séquences de rêve et il se rendait compte que son manque désespéré d'une compagne féminine lui faisait anticiper sa réunion avec Alista avec plus de plaisir qu'il n'était souhaitable. Il décida qu'il chercherait une compagne professionnelle dès son atterrissage et réserva une place pour le Marie-Louise chez Charlie au Starport Goldstein.

C'était Charlie qui avait créé le Marie-Louise. Elle l'avait basé sur un Asp standard et en avait fait un chef-d'oeuvre. Lorn savait que la petite femme grisonnante lui avait demandé une somme bien supérieure à son tarif habituel. Une partie de lui-même craignait le gros soupir qui précédait la remarque inévitable : « Ça va vous coûter cher, vous savez. Du travail comme ça, ça coûte cher. » Charlie connaissait assez bien Lorn pour savoir exactement arrêter ses prix juste avant que ça devienne trop cher et qu'il s'adresse à un concurrent. Lorn faisait confiance à Charlie et celle-ci exploitait le fait que les explorateurs étaient des paranoïaques qui ne faisaient confiance à personne.

Cette fois, Lorn ne prêta qu'une demi-oreille au refrain habituel de Charlie. Tous ses sens, sauf cette demi-oreille étaient fascinés par les filles qui traversaient les chantiers. Même à cette distance de l'équateur, il faisait chaud sur Aymiay, assez chaud pour que l'accoutrement normal des femmes se compose de shorts découpés, de bustiers légers et d'une bonne couche de lotion de bronzage. Lorn se moquait pas mal du fait qu'un très petit nombre de femmes seulement avait un assez joli corps pour pouvoir porter cette mode ; Elles lui semblaient toutes merveilleuses.

« Je croyais que vous voyagiez toujours avec une femme ? » Remarqua Charlie avec impertinence, après qu'il n'eut pas répondu à sa quatrième question.

L'attention de Lorn se concentra soudain sur la vieille femme. La plupart des gens se seraient dérobés à l'intensité de son regard, mais pas Charlie. Elle cracha une boule de sa chique de tabac dans un crachoir tout proche et commença à répéter sa remarque. Lorn l'interrompit. « D'habitude, oui, mais il y a eu un malheureux accident. »

Charlie le nargua. « Alors, c'est pour ça que vous êtes revenus si vite. Je me demandais aussi. » Elle tapota une partie de la coque. « Il n'a pas besoin de révision, mais je vais m'en occuper quand même. Je viens de recevoir de nouveaux lasers, » suggéra-t-elle pour l'encourager.

Lorn secoua la tête. « Je ne vais pas gaspiller un crédit sur des armes. Ça me donnerait peut-être de mauvaises idées, comme celle de me battre au lieu de m'enfuir. Je vous paierai pour une révision complète et je reviendrai dans deux jours pour voir s'il y a quelque chose à réparer. »

« Alors, où est-ce que je pourrais vous appeler ? » Demanda la vieille femme.

Lorn refusa de lui donner des informations qui pourraient se transformer en commérages. « Non, je vous appellerai dans deux jours. » Comme d'habitude, il répugnait à s'éloigner de son précieux vaisseau. « Occupez-vous bien de lui, Charlie, » dit-il d'un ton où se mêlaient la demande et la menace.

Lorn prit une chambre au Hilton. C'était un hôtel civilisé. Les chambres étaient presque aussi confortables que sa cabine sur le Marie-Louise, et la nourriture bien meilleure que ce que le synthétiseur de bord pouvait lui servir. De plus, le Hilton assurait un service d'escorte de grande classe et discret. Deux jours plus tard, Lorn se sentit capable de se mettre en rapport avec Alista à Donaldsville.

Charlie avait fait une liste des petits défauts habituels qu'elle avait repérés sur son vaisseau. Lorn soupçonnait qu'elle travaillait selon une formule. Un gros organe à remplacer tous les cinq ans, et deux défauts mineurs tous les ans entre les révisions. Il convint de payer le prix du devis et l'avertit de ne pas le dépasser de plus de dix pour cent. Elle essaya de lui faire la réclame pour une nouvelle interface d'ordinateur. Celle-ci lui permettait de donner oralement des instructions à l'ordinateur, tout en limitant celui-ci à communiquer sur l'écran. Lorn y réfléchit quelques instants mais décida de s'en occuper lors de son prochain voyage : Il y avait des moments où même sa propre voix lui tapait sur les nerfs.

Après avoir terminé sa communication avec Charlie, Lorn demanda une liaison avec la résidence Marlbron à Donaldsville pour parler à Alista. Elle était sortie et la voix informatique polie et exaspérante lui demanda s'il voulait parler à Kharon Marlbron, à Lester Marlbron ou s'il voulait laisser un message. Il refusa toutes les autres possibilités et mit fin à la communication. Il alla faire des achats pour passer le temps et le regretta immédiatement car il détestait cette activité, et cela lui ramenait Elise en mémoire. Il acheta pour Alista et Lester les premiers cadeaux qui lui tombèrent sous la main, puis rentra en toute hâte pour regagner l'oasis du Hilton.

La deuxième fois qu'il appela, Alista était rentrée. Quand son image remplit l'écran, Lorn adopta une expression marquant un intérêt poli. Elle était encore belle, même si elle approchait la quarantaine, et il était soulagé d'avoir d'autres compagnes féminines avant de l'avoir appelée. Alista ne pouvait pas supporter les hommes qui la déshabillaient du regard.

Ils s'appliquèrent à tisser la toile complexe des formules de politesse qui caractérisaient toujours leurs réunions. Lorn réussit lentement à établir qu'Alista n'avait pas d'homme dans sa vie à ce moment particulier, et que sa présence à la villa ne serait pas repoussée. Elle lui dit aussi ce que l'ordinateur domestique lui avait déjà appris - Lester était à la maison. Il y eut un bref silence.

« Tu pourrais venir me voir, » suggéra Lorn en hésitant.

Alista se mit à rire. « Ce n'est qu'un jeune homme, Lorn. Tu ne me feras pas croire que le grand explorateur de l'espace ne peut pas affronter un jeune garçon ? »

Lorn fut piqué au vif de penser qu'elle se moquait de lui. « Je viendrai demain. »

Il se sentait mal à l'aise dans la navette des transports publics qui était bondée. Lorn regrettait de ne pas avoir loué un petit véhicule pour son usage personnel. Après s'être frayé un chemin pour sortir du terminal public de Donaldsville, il était prêt à payer n'importe quel prix pour un taxi privé qui pourrait l'amener jusqu'à la résidence Marlbron. Il s'installa dans le compartiment arrière et essaya de chasser de sa mémoire la présence de tous ces gens autour de lui. Cela lui avait rappelé son enfance sur Terre, l'entassement constant et le minuscule appartement qu'il avait partagé avec ses parents, ses grands-parents et son frère. Il eut brièvement la nostalgie pour la solitude inorganique de l'espace.

La villa Marlbron avait pratiquement le même aspect qu'elle avait trois ans auparavant, sauf le rosier grimpant était mort finalement. Il avait été remplacé par un nouveau rosier qui n'avait pas encore réussi à escalader le mur, et qui n'atteignait certainement pas le linteau où pendaient les roses au-dessus de l'entrée. Lorn regretta le départ de son vieil ami. Il avait cueilli l'une de ces roses qui pendaient et l'avait donné à Alista lors de leur première rencontre. Il y avait dix-huit ans de cela, toute une vie, avant qu'Alista ait retrouvé le frère qu'elle avait perdu de vue, et qui avait barré leur chemin.

Kharon ouvrit la porte et les deux hommes se dévisagèrent pendant quelques minutes avant que leurs véritables sentiments se dissimulent sous le vernis de la politesse qui leur permettait de rester sous le même toit. Kharon était petit, comme sa soeur, et ils se ressemblaient étrangement, mêmes boucles brunes, mêmes yeux de velours marron.

« J'espère que ta vie se passe bien, » dit Lorn poliment en enjambant le seuil de la porte ?

« Tout se passe extrêmement bien. Je suis marié maintenant et ma femme est enceinte, » répondit fièrement Kharon.

Lorn se souvint vaguement avoir rencontré la jeune femme en question lors de sa dernière visite. Elle avait des traits très ordinaires, et n'avait rien dit, mais Kharon en faisait évidemment beaucoup de cas. Lorn ne se rappelait pas comment elle s'appelait, alors il dut se contenter de répondre les banalités les plus triviales et ne pas se frapper du mépris à peine masqué de Kharon. « La chance vous sourit, » remarqua-t-il, puis avant que Kharon se sentit obligé de répondre, il ajouta : « Alista m'attend. »

Lorn fut introduit dans les appartements d'Alista qui entouraient le jardin au centre de la villa. Contrairement au reste de la villa, les appartements d'Alista étaient toujours frais et les plantes qui poussaient dans le jardin climatisé appartenaient à des variétés qui n'auraient jamais pu survivre dans le climat chaud et éprouvant qui régnait en dehors de la villa. Alista était assise sur le muret entourant l'étang aux nénuphars. Elle portait une robe vaporeuse blanche et laissait traîner sa main dans l'eau. La méfiance de Lorn s'éveilla instantanément : Alista devait avoir grande envie de quelque chose pour se mettre en valeur de manière si manifeste.

Il découvrit de quoi il s'agissait le lendemain. Tout avait été un peu trop parfait : Sa musique préférée, son plat préféré, un vin excellent et sa compagne préférée. Il était si détendu et comblé que les paroles d'Alista étaient presque passées inaperçues. Mais soudain, il réalisa ce qu'elle avait dit. Il se releva vivement et se mit à arpenter la salle à grands pas.

« Si le garçon doit aller au système Sol, je paierai son passage. Il pourrait faire la traversée sur un paquebot de luxe, n'importe quel garçon de dix-sept ans aimerait voyager sur un paquebot de luxe. »

Alissa plissa son front d'une manière qui rappela à Lorn qu'il s'agissait de l'un des femmes les plus riches de Coopersworld et qu'elle avait bâti sa fortune à partir de rien, simplement par une persévérance tenace. « Je ne tiens pas à ce qu'il voyage dans un paquebot de luxe, je veux qu'il voyage avec toi. Un fils doit connaître son père. »

Lorn décida de résister à sa proposition. « Non. Nous sommes des étrangers l'un pour l'autre et notre fils m'en veut. D'ailleurs, dans les circonstances, je comprends très bien son attitude. Si tu nous forces à rester ensemble, ce n'est pas ce qui fera de nous un père et un fils.

La bouche d'Alista se durcit. « La famille est importante. C'est ton fils, ton fils unique. »

Lorn savait qu'il avait perdu cet argument avant même de l'avoir entamé. Il était déjà perdu quand il avait vu Alista assise au bord de l'étang aux nénuphars, mais il poursuivit la lutte. « Bon, il peut avoir tous mes crédits quand je mourrai. Il peut même avoir ma liste secrète des planètes. » Il faiblit et commença à plaider. « Ne me demande pas de l'emmener, Alista, ton fils me hait, il préférera nettement voyager en paquebot. »

Alista savait qu'elle avait gagné. Son front se détendit, ses lèvres esquissèrent un sourire. « Oh, Lorn, à t'entendre parler, on dirait que Lester est encore un petit garçon qui cache des crapauds dans ton placard. C'est un jeune homme et il est même très intelligent. Il a été admis à l'Académie. »

Lorn imagina son fils portant l'uniforme de la Marine de la Fédération et frissonna.

La tension pendant le trajet entre Donaldsville et le Starport Goldstein fut si insupportable que Lorn souhaita avoir pris la navette de transport public plutôt que d'avoir loué un cueilleur. Ces trois dernières années, son fils avait grandi, mais il était toujours petit, comme sa mère et son oncle. Lorn ne lui trouvait aucune ressemblance avec lui, et brièvement et avec optimisme, il se demanda s'il était le fils de quelqu'un d'autre. Mais il savait que son espoir était vain. Il avait été sur Coopersworld bien avant la conception et bien après la naissance de l'enfant : Ça avait été la période la plus longue qu'il ait jamais passé sur une planète particulière depuis son départ de la Terre. Il était jeune et aisé, et Alista était encore plus jeune et encore plus aisée : Ils se croyaient amoureux l'un de l'autre.

Lorn se demanda si le jeune homme souriait parfois. Sur ce point, il ressemblait à son oncle : Marlbron ne souriait jamais. Il essaya sans enthousiasme d'entamer la conversation.

« A moins que tu aies besoin de faire quelque chose de spécial à Goldstein, j'ai l'intention de décoller immédiatement, » informa-t-il le jeune homme maussade.

« Très bien, » répliqua le jeune homme et le silence s'installa.

Lorn aurait dû savoir qu'il était vain d'essayer de faire passer son passager récalcitrant sous le nez de Charlie. Elle se pencha juste au moment où Lorn demandait à Lester de rester devant le garage.

« Pas votre type de passager habituel, » observa Charlie d'une voix forte. « Je ne savais pas que vous aimiez les garçons. »

Lorn profita du désarroi momentané de Lester. « C'est mon fils, Lester. »

Charlie reluqua le jeune homme d'un air renfrogné. « Vous avez bien réussi à le cacher, il est grand maintenant. » Elle étudia attentivement les traits du visage du jeune homme. « On dirait que je le connais. Ah oui, ça y est, Alista Marlbron et son frère. Alors, c'est vous, le père absent, Lorn. Ça va animer les commérages. Merci. »

Lorn savait que ce n'était même pas la peine d'essayer de persuader la vieille bavarde de tenir sa langue. Il paya la note exorbitante sans chicaner et poussa Lester vers le Marie-Louise.

« Quelle sale mégère, » marmonna Lester.

Lorn remercia le ciel qu'Alista ait appris la politesse à son fils. Il avait au moins attendu d'être hors de portée de la voix. « C'est la plus grande mécanicienne de Coopersworld. Elle peut être aussi curieuse et aussi désagréable qu'elle veut. »

« Sa note était salée, » remarqua le garçon.

« Je sais, » admit Lorn.

« Pourquoi tu l'as payée, alors ? » Demanda agressivement Lester.

« Parce que je ne veux pas que quelqu'un d'autre touche au Marie-Louise, et elle le sait, » répondit Lorn.

Lester passa la main sur la coque de l'Asp. « Il est très beau, » admit-il.

Lorn ne put réprimer le sourire de plaisir qui lui montait aux lèvres. « Attends de voir l'intérieur. »

Pendant les dix jours qui suivirent, ils ne parlèrent de rien d'autre que du Marie-Louise. Ils y revenaient toujours pour combler les moments entre les silences confortables. Lorn commença à penser que son fils lui ressemblait peut-être plus qu'il n'y paraissait : Il y avait peu de gens qui comprenaient qu'il n'était pas nécessaire de remplir un silence. Mais le onzième jour, la première question probante fut posée.

« Lorn, pourquoi as-tu abandonné ma mère ? »

Après cela, les questions se succédèrent rapidement. Lorn essaya de son mieux d'y répondre, mais les raisons qui lui avaient semblé si logiques à cette époque-là n'avaient plus l'air très convaincantes lorsqu'il les répétait à un jeune homme dont l'opinion sur le monde était en noir et blanc sans possibilités de nuances. Le jeune homme était d'une naïveté quasi enfantine qui laissa Lorn se poser lui-même des questions sur tout son style de vie. Est-ce qu'il était obligé d'avoir un esclave ? Est-ce qu'il devait travailler pour une Corporation ? Est-ce que ce n'était pas immoral de gaspiller tant de crédits en objets de luxe ?

Malgré tout, Lorn regretta le moment où ils sautèrent dans le système Sol et lorsqu'ils se séparèrent à Titan City. Un véhicule de transport de la marine attendait le jeune homme pour l'emmener à l'Académie et Lorn décida de profiter de l'occasion pour se présenter en personne au siège de Cisco sur Mars. Il passa une demi-journée fébrile à refaire son rapport pour y inclure le deuxième système habitable : S'il devait voir quelqu'un d'important, cela ferait bonne impression. Il fut reçu par l'un des vingt vice-présidents et se sentit ridiculement flatté d'être reçu par un personnage aussi éminent de la Corporation, même si Lorn savait que la seule fonction de cet homme dans la Corporation était de serrer les mains et de dire aux gens qu'ils faisaient du bon travail.

Après Sol, Lorn sauta sur Epsilon Eridani, son lieu de villégiature préféré. A condition d'avoir des crédits, on pouvait pratiquement tout obtenir sur Epsilon Eridani et la générosité de la Corporation avait garanti à Lorn des crédits pendant un temps considérable à l'avenir. Au bout de dix jours d'hédonisme ininterrompu, il jugea qu'il était temps de choisir une compagne pour sa prochaine expédition. Il appela le chef des esclaves où il les achetait habituellement et prit rendez-vous pour les inspecter. Il y en avait sept, toutes de moins de trente ans. Il avait presque arrêté son choix sur la plus jeune, une belle jeune fille de seize ans bien en chair, lorsque l'image d'Elise lui revint brusquement à m'esprit, et son choix se fixa alors sur une petite brune de vingt-huit ans aux cheveux bouclés et aux yeux de velours.

Lorn fixa son regard sur le soleil jaune à travers la visière de son casque, puis attendit que les filtres se stabilisent pendant qu'il admirait le paysage ondoyant. Cevephi était une trouvaille inouïe : un habitable dont la température ambiante se situait autour de 21 degrés et dont la gravité était égale à cinquante pour cent celle de la Terre. Cisco lui payerait une prime faramineuse, peut-être autant qu'ils avaient payé pour Phiface. Un faible déclic annonça l'arrivée d'une communication. Lorn ravala son irritation : Il aurait dû dire à Hannah de rester sur le vaisseau.

« Pourquoi est-ce que je ne peux pas ouvrir mon casque ? » Se plaignait-elle. « Tous les test confirment que l'air et convenable. »

Lorn fut tenté de la laisser faire. Cisco le paierait encore plus pour un test de la pureté atmosphérique. Il s'attarda un instant pour envisager le côté pratique s'il isolait Hannah dans un équipement de survie séparé sur le Marie-Louise, mais il décida que les risques de contagion étaient trop grands. Et puis, il n'avait accompli qu'un tiers de son expédition et il n'avait pas envie de raccourcir une deuxième mission rien que parce qu'il n'avait pas de femme.

« Garde ton casque fermé, » ordonna-t-il. « Retourne au vaisseau. »

Il l'ignora complètement pendant qu'ils attendaient dans le sas que le cycle de décontamination se termine, mais son regard s'attarda sur elle pendant qu'elle retirait sa combinaison, une fois à l'intérieur. Ses cheveux commençaient à reprendre leur couleur châtain originale, et il se demanda une fois de plus pourquoi il avait choisi une brune. Il détestait les femmes aux cheveux bruns.

« Il faut refaire ta décoloration, » déclara-t-il.

Elle le regarda comme un petit lapin effarouché, et inclina la tête avant de regagner la cuisine pour préparer un repas. Lorn se cala dans son fauteuil et commença à calculer avec satisfaction combien il allait gagner.