Accident Vasculaire Cérébral
Ce que les Anges ont de commun avec les Elfes

La créature la plus féroce sur Altaïr
(David Massey)

La créature la plus féroce sur Altaïr Il pleuvait à sceaux. Les trombes assourdissantes rebondissaient de la cime des arbres et filtraient à travers la végétation dense avant de toucher le sol. Le petit groupe se frayait un chemin à coups de machette dans la jungle luxuriante, en maudissant le temps et l'humidité tenace. Vêtements et matériel étaient trempés, non par la pluie qui faisait rage au-dessus, mais par la sueur qui ruisselait des corps et le brouillard dense qui montait de la bourbe épaisse sous leurs pieds.

A l'exception de Grossman, tous se sentaient lourds et avançaient difficilement, mal adaptés qu'ils étaient à la forte pesanteur de Biggs Colony. Le gazouillis des oiseaux et les stridulations des insectes remplissaient l'air, rivalisant avec le martèlement de la pluie et anéantissant tout espoir de conversation parmi les cinq êtres humains. La femme à la tête de la colonne, finissant par abandonner, leva la main, pour l'abaisser aussitôt afin d'éviter une fronde végétale. Elle jeta un rapide coup d'oeil sur la plante coupable et, ayant vérifié qu'il ne s'agissait pas d'une des nombreuses variétés vénéneuses, leva à nouveau la main en signe d'arrêt.

Les autres membres du groupe examinèrent soigneusement le sol autour d'eux afin d'identifier les endroits qui leur paraissaient sûrs avant de s'y asseoir. Tous, sauf Helmut, qui s'effondra tout bonnement sur le sol et demeura dans cette position, pantelant.

« Eh, toi ! Hop, debout ! Il n'y a pas de temps à perdre. Il faut monter la tente ! », cria le Colonel Griddley au jeune garçon, qui, de mauvaise grâce, se releva du sol boueux, se débarrassa de son énorme sac à dos et commença à attaquer les broussailles environnantes à coups de machette. Un sourire se dessina sur les lèvres du Colonel. Quelques voyages de plus et le garçon se débrouillerait sûrement très bien. A présent, il était plein de rancoeur, mais il en allait de même pour la plupart des nouveaux esclaves. Très vite, il s'habituerait à la routine et l'accepterait sans broncher.

Les autres flânaient à gauche et à droite, transpirant dans la chaleur moite de la jungle. Ils se méfiaient des insidieuses rampantes qui habitaient la planète. Ils attendirent avec divers degrés de patience que Helmut eût terminé de dresser l'abri, mais aucun ne fit un mouvement quelconque pour l'aider. Tous considéraient la tâche comme indigne d'eux. Ils avaient bien d'autres choses à penser.

Officiellement, c'était Angela Bhramanatha qui dirigeait le groupe. Mais, comme tous les autres, elle reconnaissait la supériorité du Colonel sur le terrain. C'était elle qui finançait cette expédition et elle se sentait responsable du groupe. C'était également elle qui avait le plus à perdre si la chasse n'était pas bonne. Pour se procurer des permis de chasse auprès des autorités de Reaganville, elle avait dû jouer de ses relations et obtenir des faveurs inhabituelles. Elle ne voulait pas gaspiller tout ce temps et tous ces efforts.

Angela avait sélectionné son équipe avec le plus grand soin. Helmut accompagnait le Colonel et, bien qu'elle ne fût pas en faveur de l'esclavage, contrairement à Griddley, de toute évidence, tous les papiers étaient en règle et certifiés par les vassaux de l'Empire concernés. Il était utile de disposer de quelqu'un qui obéissait aux ordres et exécutait les gros travaux, même s'il paraissait vraiment très jeune. Elle écrasa inconsciemment un insecte qui lui frôlait la joue et réalisa son acte juste à temps. Sur cette planète, il y avait bien des créatures rampantes et volantes dangereuses - et même des plantes. Mais souvent, elles ne constituaient pas de menace tant qu'elles étaient vivantes. Le venin de la quasi-totalité des insectes était venimeux, mais la plupart d'entre eux ne piquaient que lorsqu'ils étaient attaqués. Sur Biggs colony, écraser un insecte, réflexe normal sur la Terre, était la chose à ne pas faire.

Elle jeta un coup d'oeil en direction de Benjamin Grossman, seul indigène de leur groupe, qui leur servait de guide. Il semblait posséder tout son sang-froid dans la jungle, transpirant à peine et laissant les insectes ramper librement sur son visage et ses vêtements. Ils piquaient rarement les hommes. Quelque chose dans la sueur de ces derniers leur disait que la chair et le sang venus de l'autre monde ne leur étaient pas bénéfiques. Il y avait certes bien des choses sur cette planète qui étaient dangereuses pour les humains, mais, pour les animaux indigènes, rien n'était plus toxique qu'une bonne dose de protéines terrestres.

Elle savait que, sur la planète, Benjamin n'était qu'un simple fermier, travaillant sans doute dans l'une des gigantesques plantations. C'étaient les autorités qui l'avaient recruté pour elle et elle n'avait pas pu faire autrement que d'accepter leur choix. Heureusement, il s'était révélé compétent dans son rôle de guide et les orientait à travers la jungle avec assurance. A une ou deux reprises, ils auraient probablement été victimes de la végétation locale sans les conseils opportuns de Benjamin. C'était aussi un très bon traqueur, mais pas de la trempe du Colonel cependant. Ils avaient déjà attrapé trois igaunalads et une bête de Finlay, qui étaient maintenant parqués en vue d'être expédiés sur Tau Ceti, où les attendait un riche client.

Grossman, appuyé contre un gnarla, releva les yeux dans sa direction et sourit d'un air entendu. Il la rendait parfois un peu mal à l'aise, sans qu'elle eût su dire pourquoi. Sentant ce regard fixé sur elle, Angela dut détourner les yeux. Elle vit le Colonel penché en avant, en train d'allumer sa pipe avec un briquet, et elle réprima un éclat de rire. Le colonel était un merveilleux anachronisme. Chaque once de son corps exsudait une finesse militaire d'une époque révolue. Il portait même de ridicules vêtements beiges, à la coupe incroyablement démodée. La pipe complétait parfaitement le tableau.

Elle avait eu de la chance en se procurant ses services. Elle avait passé une annonce pour un chasseur expérimenté et, d'après ce qu'on lui avait dit, il avait annulé une partie de chasse sur un monde proche pour pouvoir se mesurer aux animaux qui habitaient Altair. Certes, elle savait qu'il vivait pour la chasse et que l'obtention de permis autorisant à chasser sur Altair était un privilège d'une grande rareté, mais elle se sentait flattée par le fait que Maxwell Griddley avait décidé de se joindre au groupe. Elle n'avait pas prévu l'esclave, ni le jeune technicien au service de Griddley, mais ils avaient permis de compléter le groupe. Et il ne revenait guère plus cher de loger et de nourrir trois personnes plutôt que deux.

Walter M'banwe, le technicien de Griddley, était le cinquième membre du groupe. Il était chargé de s'occuper des armes et de l'équipement vidéo des chasseurs. M'banwe avait trois diplômes des universités technologiques de la Fédération. Il était donc dûment qualifié pour s'occuper de l'équipement sophistiqué utilisé dans le cadre de cette expédition. Elle avait hésité à emporter les caméras, mais le Colonel lui avait donné l'assurance que les droits vidéo liés l'expédition rapporteraient sans doute davantage que les animaux capturés. Cela lui avait demandé deux jours, mais, à présent, elle remarquait à peine les discrètes sphères vidéo qui se déplaçaient avec eux, sur les côtés et à l'arrière. Le ronronnement tranquille de leurs moteurs ne pouvait certes pas déranger les proies, avec tout le vacarme produit par la jungle elle-même et la pluie incessante.

« Qu'en dites-vous, Colonel ? », demanda-t-elle en criant pour couvrir le grondement de la pluie. « Cela vaut-il la peine de continuer aujourd'hui ou allons-nous camper ici ? Et vous, Benjamin, qu'en pensez-vous ? »

Grossman pointa l'index en direction de son oreille pour indiquer qu'il n'avait pas entendu et Angela répéta sa question en criant. Benjamin haussa les épaules en signe d'indifférence, mais Griddley ôta la pipe de sa bouche et secoua négativement la tête.

« Non, il va encore faire jour pendant deux heures. Nous allons faire une pause d'une demi-heure puis continuer. Il semble bien que nous soyons sur une bonne piste ; Je ne voudrais pas la perdre dans l'obscurité. »

« Quel fichu imbécile ! Il aurait dû amener ses lunettes de nuit », marmona M'banwe en arrangeant ses télécapteurs pour couvrir le mieux possible ce campement improvisé. On ne savait jamais quand un incident imprévu intéressant à filmer allait se produire et il avait trop d'expérience pour laisser passer l'occasion.

Les ordres de Griddley se firent à nouveau entendre. « Hé, dis donc ! Essaye de trouver de l'eau fraîche ! Et n'oublie pas les cachets purifiants cette fois ! » Il hocha la tête en signe d'approbation, comme à lui-même, en voyant l'esclave se mettre à la recherche des sacs en plastique sans trop rechigner et les accrocher correctement aux branches basses. Le garçon apprenait vit et il appréciait les récompenses. Il ferait un bon chasseur.

« Bon, tout le monde ferait bien de prendre son comprimé de sel », dit-il à voix forte. Il en prit lui-même un pour montrer l'exemple. La chaleur et l'humidité de la jungle pouvaient saper les forces, mais le pire, c'était de perdre de précieux sels minéraux en transpirant. La faune indigène était pauvre en certains minéraux importants pour les hommes et toute la population locale prenait régulièrement les apports nécessaires pour se maintenir en bonne santé. Pour toute expédition dans les profondeurs de la jungle, il fallait prévoir tout ce que la faune locale ne pouvait fournir.

L'expédition plaisait énormément à Griddley. Songeur, il caressait sa barbe grisonnante en réfléchissant au reste de la journée de chasse. Il avait parlé à Benjamin et était presque certain que le beffix serait traqué ce soir même. Avec les autres animaux déjà capturés, il ne restait plus qu'à attraper un ou deux oiseaux pour atteindre leur quota. Bien qu'il pût avoir des occupations variées, c'est dans son rôle de chasseur de gros gibier qu'il se sentait le mieux. Le personnage de Maxwell Griddley lui avait bien servi au fil des années. Ses grades militaires, inventés de toutes pièces, avaient progressé avec son âge. Il se donnait maintenant le rang de Colonel, ayant adopté l'air imposant de circonstance. Personne ne semblait douter de ses antécédents et cela lui avait permis d'occuper des fonctions très intéressantes et de se faire des relations utiles.

Non pas qu'il ne prît pas la chasse au sérieux. C'était d'ailleurs un excellent chasseur. Il avait calculé qu'il consacrait environ la moitié de son temps au commerce d'animaux de toutes sortes. C'était une activité rentable et légale la plupart du temps. Cette expédition-ci était sans aucun doute tout à fait régulière ? Angela avait déjà trouvé un acheteur pour les animaux avant leur arrivée à Biggs Colony. C'était un riche banquier qui finançait un zoo sur Tau Ceti. Maxwell était presque certain que Benjamin était au service des autorités locales, qui voulaient s'assurer que tous les animaux chassés étaient capturés vivants. Griddley trouvait étrange qu'ici, le commerce des animaux vivants était légal, mais pas l'exportation des peaux. Maxwell Griddley faisait rarement confiance aux personnes nommées par une autorité quelconque. En fait, il faisait rarement confiance aux autorités en général.

Helmut avait terminé l'abri rudimentaire et tout le monde s'y blottit pour échapper à l'orage, qui avait atteint son comble. Griddley avait mis au point une stratégie simple pour chasser avec un personnel manquant d'expérience : Prévoir des pauses courtes mais fréquentes et ne jamais montrer une impatience quelconque. Quand Angela était fatiguée et qu'elle avait besoin de repos, ils s'arrêtaient tous. Il y avait peu de place à l'intérieur de l'abri, mais la pluie et le brouillard étaient tenus à distance. Et, au moins, cette pause lui permettait de fumer sa pipe à son aise.

Helmut était allongé en travers de l'entrée de la tente. Un jour, un marchand d'esclaves lui avait dit que la vie d'un esclave était celle qui comptait le moins dans un groupe comme celui-ci. A cette pensée, le chasseur fronça les sourcils. Il lui faudrait améliorer l'image que le garçon avait de lui-même au cours des quelques années à venir, sans quoi il ne fournirait pas tout son potentiel. A un moment donné, la tentacule d'une plante rampante chercha à pénétrer la chaleur qui s'était accumulée dans l'abri, mais Helmut, l'ayant remarqué, brandit rapidement sa machette. Griddley hocha la tête avec satisfaction ; Ce garçon était plein de promesses.

La pluie continua de tomber pendant une demi-heure, puis s'arrêta progressivement. Les grondements qui l'avaient accompagnée furent remplacés par le vacarme habituel de la jungle et le groupe reprit son chemin. Le brouillard qui montait de la jungle allait en s'épaississant et les odeurs se faisaient plus fortes, alors que l'habituelle chaleur étouffante renvoyait l'humidité dans l'air. Un miasme de végétaux en décomposition et de cadavres d'animaux pourrissants remplissait l'air, mais les membres du groupe étaient équipés de masques et n'étaient pas affectés par les émanations pestilentielles. Le Colonel tapota sa pipe contre un rocher proche et annonça qu'il était temps de repartir.

Angela aimait à penser que c'était elle qui dirigeait le groupe et que c'était à elle de décider lorsque le moment était venu de partir. Mais elle savait que, en vérité, c'était le Colonel qui prenait les décisions. Stupéfaite et pleine d'admiration, elle regarda le chasseur avancer avec précaution, inspecter ce fourré d'un air interrogateur, puis cet autre, examiner quelques plantes rampantes et s'entretenir à voix basse avec Benjamin. Après quelques minutes d'investigation, le Colonel s'était à nouveaux repéré. Ayant donné des ordres laconiques à son esclave et à M'banwe, il commença à se frayer un passage à travers la végétation. Aux yeux d'Angela, les directions semblaient toutes identiques, mais, sachant que l'indigène et le chasseur savaient ce qu'ils faisaient, elle haussa les épaules et se mit à les suivre.

Ce fut M'banwe qui, le premier, entrevit l'itorilleta. Il observait l'un de ses nombreux écrans qui retransmettaient des images de qualité médiocre à partir de l'une des trois caméras vidéo flottantes. A cette vue, il s'arrêta net. Il poussa un sourd grognement de surprise, puis toussa d'une voix plus forte pour essayer d'attirer l'attention des autres.

« Hé, patron ! », dit-il aussi doucement que possible. « Je ne pense pas que vous devriez aller beaucoup plus loin. » M'banwe essayait de garder une voix calme, mais ne parvint pas à dissimuler un léger bégaiement, qui attira aussitôt l'attention du chasseur. Alors qu'il allait revenir vers le technicien, M'banwe fit quelques gestes brusques pour l'arrêter dans son élan. Lentement et avec précaution, il fit glisser l'écran de contrôle de son poignet et le lança à Griddley, qui l'attrapa adroitement, sans sembler bouger.

Les mouvements mesurés des deux hommes avaient affecté le reste du groupe et tous se tenaient absolument immobiles. Griddley jeta un coup d'oeil sur le petit écran dans le creux de sa main. Il avait déjà deviné ce dont il s'agissait, mais n'éprouva aucun réconfort à voir ses suppositions confirmées à l'écran. L'image était grenue et de mauvaise qualité, mais la forme qui remplissait l'écran ne laissait aucun doute. « Bon, c'est maintenant que les choses sérieuses vont commencer », se dit-il à lui-même.

Biggs Colony possédait une quantité d'animaux hostiles à l'homme, mais l'itorilleta était sans aucun doute le plus rusé d'entre eux. Tenant du dinosaure, de l'araignée et du scorpion terrestres et couronné d'une masse ondulante de tentacules sensorielle, il obstruait, du haut de ses vingt mètres, une piste à peine esquissée. Dans un coin de l'écran, Griddley pouvait tout juste voir bouger les frondes végétales. De petits animaux qui cheminaient le long de la piste allaient bientôt être la proie du monstre qui les attendait patiemment. Pour Griddley, il n'y avait pas à se tromper sur l'identité des victimes que l'animal avait l'intention de faire siennes.

Angela était clouée sur place ; Quelque chose inquiétait le Colonel et avait effrayé le jeune M'banwe. Alors même qu'elle les observait, le chasseur faisait une série compliquée de gestes à l'intention du technicien pour lui indiquer ce qu'il attendait de lui. Le jeune homme déboucla lentement son sac à dos et le fit glisser au sol. Il en extirpa un appareil, dont Angela crut au départ que c'était une caméra vidéo se portant à l'épaule. Ce n'est que lorsque M'banwe commença à adapter le canon qu'elle pensa à un fusil. Elle ne savait même pas que le Colonel possédait une telle arme, sûrement illégale dans ce monde. M'banwe fouilla fans le sac à une troisième reprise pour en extraire une autre section de canon ou quelque autre partie de l'arme, à laquelle il rattacha un quatrième, puis un cinquième élément.

Benjamin Grossman parut également surpris à l'apparition de cette artillerie, dont le souvenir remontait à l'époque où il était conscrit dans le corps expéditionnaire planétaire. C'était une arme de soutien pour l'infanterie, davantage destinée à arrêter les véhicules blindés qu'à chasser les volatiles. Soit que le Colonel dramatisait, ou soit qu'ils couraient un réel danger. La chasse de la faune indigène était limitée par un quota et l'une de ses tâches était de veiller à ce que ce quota soit respecté. Cependant, il soupçonnait très fortement que cet animal n'allait pas être capturé vivant.

Le Colonel était maintenant en possession de l'arme. Il la soupesa dans ses bras, puis la cala sous ses épaules et s'engagea à pas prudents le long de la piste. Interdit, Helmut avait suivi l'assemblage de l'arme à feu, les yeux écarquillés et tous muscles tendus. On n'avait pas eu à lui dire de se tenir coi. La jungle le terrifiait et il regrettait la sécurité du bateau du prince bleu, où les fouets et les bâtons des marchands d'esclaves étaient les seuls dangers.

Seul Benjamin regardait en direction de Helmut, quand les nerfs du garçon craquèrent. Une convulsion parcourut le corps du jeune home et il poussa un cri sauvage avant de se réfugier en courant dans le réseau serré d'arbres qui les entourait. Grossman plongea pour atteindre les jambes du jeune esclave, mais il manqua son coup et s'étala dans la boue. Soudain, la végétation remua, juste devant le groupe, et huit pattes grosses comme des arbrisseaux apparurent bientôt, supportant le corps de l'itorilleta. Le ventre du géant difforme était à dix bons mètres du sol. Les membres de l'animal paraissaient grêles comparés à la masse qui les dominait. La tête fureteuse s'était abaissée pour inspecter le sol de la jungle à l'aveuglette, tandis que les tentacules sensorielles qui formaient un anneau autour du cou et de la tête de l'animal cherchaient à localiser l'agitation.

Angela cria et M'banwe courut vers elle, l'entraînant dans la jungle du côté opposé à celui où se trouvait l'esclave. Un mince tentacule d'à peine dix centimètres de diamètre surgit de dessous la couronne d'yeux du monstre, en direction du garçon en train de disparaître. Il y eut un autre hurlement et des cris de terreur, tandis que Helmut était soulevé haut dans les airs, puis dirigé vers les mâchoires du monstre, supportées par deux autres membres qui dépassaient du corps de celui-ci, juste derrière le cou.

Un rugissement assourdissant en provenance du milieu de la piste remplit l'air, comme si un essaim de guêpes venu des enfers s'était élevé dans le ciel. Pendant un instant, le bruit domina celui de la forêt et une ligne de points brillants verts semble parcourir le corps de l'animal. Des jets de sang jaune surgirent de chaque point brillant, tandis que le Colonel dirigeait adroitement son tir vers le monstre.

A l'agonie, le monstre émit un étrange ululement par sa double bouche et se retourna pour essayer de localiser l'endroit d'où venait la douleur. Helmut fut projeté à distance, quelque part dans la forêt, tandis que l'itorilleta tentait de lutter contre le flot de projectiles dont son corps était bombardé. Le monstre se cabra et tourna sur lui-même avec une étonnante agilité, pour disparaître dans la jungle. Le Colonel, le corps agité par le recul de l'arme, se tenait debout, maintenant l'arrière de l'animal en fuite dans sa ligne de tir.

Au moment où l'itorilleta allait s'enfoncer dans l'épaisseur de la jungle, le Colonel appuya sur une deuxième gâchette, ce qui provoqua un fort recul. Un instant plus tard, il y eut une énorme secousse ; Une grenade venait de toucher l'arrière de l'animal, qui disparut pour de bon dans la jungle. Sous les regards de Benjamin et des autres membres du groupe, le Colonel continua à faire feu sans interruption, empruntant la direction prise par le monstre fou. Les enjambées décidées du Colonel s'accélérèrent et il se mit à courir à petits pas. Ses yeux étaient allumés d'une lueur folle et un sourire triomphant se dessinait sur ses lèvres.

Les autres se relevèrent des divers endroits où ils s'étaient terrés. Ils entendaient les bruits d'arbres écrasés autour d'eux, tandis que le chasseur poursuivait l'animal blessé à travers la jungle. Les oiseaux effarouchés s'envolaient en piaillant dans les airs, imités par les insectes, afin de laisser libre le chemin emprunté par le monstre. M'banwe fut le premier à se remettre et il envoya les deux caméras vidéo dont il avait encore le contrôle sur les traces de la bête, parmi les arbres saccagés. Benjamin offrit le bras à Angela, qui se remit debout tant bien que mal, en s'appuyant fortement sur le guide. Tous trois se regardèrent. Comme ils essayaient de comprendre ce qui s'était passé, la perplexité et le désarroi se lisaient sur leurs visages. D'un commun accord, ils se mirent en route sur les traces du Colonel et de sa proie.

Ils le trouvèrent un quart d'heure plus tard, à l'orée d'une clairière où le corps de l'itorilleta, agité de convulsions, baignait dans une mare de sang jaune. La jungle était silencieuse alentour, à l'exception d'un cliquetis sourd en provenance de l'arme du Colonel, qui continuait toujours à essayer de faire feu, bien que le magasin fût vide depuis longtemps. Le Colonel, le souffle court, contemplait la masse déchiquetée affalée sur le sol de la jungle. Un frisson lui parcourut le corps, puis un deuxième, et un troisième. Il inspira alors à pleins poumons et expira en un long sifflement sourd.

« Je ne pense pas que nous serons autorisés à conserver celui-ci, Angela », commenta-t-il, comme il se détournait de sa prise pour rejoindre le groupe. « Quelqu'un a-t-il vu Helmut ? », interrogea-t-il ?

Les autres membres du groupe échangèrent des regards coupables, réalisant qu'ils avaient complètement oublié le jeune esclave. M'banwe envoya aussitôt ses caméras flottantes explorer la jungle à la recherche du garçon. Angela s'effondra sans élégance sur le sol et se mit à étaler une crème désinfectante sur l'une de ses jambes qui, dans la poursuite, avait touché une plante rampante. Un cri d'exclamation s'échappa des lèvres de M'banwe, tandis qu'il montrait ses écrans du doigt, en faisant des signes à Benjamin. Il venait de repérer Helmut sur le sol de la jungle, pelotonné en position de foetus, genoux serrés contre la poitrine.

« Tiens, prends ça ! » M'banwe lança un petit écouteur dans la main de l'indigène, alors que ce dernier se dirigeait vers les arbres.

« Je peux t'orienter à partir d'ici », expliqua-t-il. Grossman sourit au technicien et glissa l'appareil dans son oreille, puis s'enfonça dans la jungle.

« Nous ferions mieux de partir, Angela. Les charognards vont bientôt être là et il serait préférable de ne pas nous trouver sur les lieux, au cas où ils commenceraient à se battre entre eux. » Le Colonel démontait son arme pour la ranger, tandis que M'banwe donnait des instructions brusques à Benjamin. Elle acquiesça d'un signe de tête et tous trois reprirent en sens inverse la voie empruntée par l'itorilleta blessé, qui avait tout détruit sur son passage. M'banwe parlait sans interruption à Grossman, le tenant au courant de leurs positions relatives, de manière à ce que l'indigène pût les rejoindre une fois qu'ils auraient regagné l'abri rudimentaire érigé par Helmut à peine une heure auparavant.

Cette nuit-là, le groupe demeura exceptionnellement silencieux. Les plaisanteries et les bavardages habituels sur les incidents de la journée étaient absents de la conversation. Tous les membres du groupe avaient quelque plaie à soigner, car, dans la poursuite effrénée, ils avaient tous été blessés d'une manière ou d'une autre. Le Colonel souffrait notamment d'une épaule meurtrie, mais, sur les cinq, c'était sans aucun doute le plus heureux. Il était assis au bord de la tente, le regard tourné vers le ciel sombre, sans lune. Il tirait sur sa pipe et écoutait les cris obsédants des animaux nocturnes.

Il sentit Helmut se glisser près de lui dans l'obscurité et se tourna vers le garçon. « Comment te sens-tu ? », demanda-t-il.

« Ne me renvoyez pas ! S'il vous plaît, ne me renvoyez pas ! Je ne recommencerai plus. » Le ton suppliant de l'esclave agaça le Colonel, mais il en comprenait la cause.

« Non, mon garçon ! Je ne vais pas te renvoyer. Tu es venu jusqu'ici et c'est déjà bien. Encore un peu d'expérience et tu te mesureras au monstre à mains nues ! »

Helmut baissa les yeux, peu convaincu de la bonne humeur de son maître.

« Non, je ne plaisante pas, mon garçon. Je t'ai payé une somme rondelette et je me suis assuré de tes qualités avant de débourser cet argent. Je m'attendais à ce que l'un d'entre vous craque, ayant réalisé en présence de qui nous nous trouvions. Au moins, tu t'es sauvé, au lieu de t'effondrer et de bégayer à ses pieds. Si tu n'avais pas fait diversion, je n'aurais peut-être pas pu viser aussi bien.

« De toute façon, c'est du passé, maintenant. Tu es remis de tes émotions et le monstre est mort. Demain, nous retournerons sur les lieux. Nous devrions pouvoir capturer les pièces manquantes pour atteindre le quota d'Angela, si nous nous plaçons en position d'attente près du cadavre. Je veux que tu t'habitues à ce genre de chose ; Donc, ne fais pas l'imbécile en prenant les jambes à ton cou une fois de plus ! Tu pourrais tirer le premier coup demain matin. »

Les paroles du Colonel avaient laissé Helmut perplexe. Il s'attendait à se faire houspiller, voire à être renvoyé ou vendu, mais, au contraire, son maître lui donnait davantage de responsabilités, et non moins. Après tout, cette vie d'aventure et de chasse ne serait peut-être pas aussi terrible qu'elle lui était apparue initialement. Il s'éloigna en rampant pour trouver un endroit confortable où dormir, laissant le Colonel à sa pipe et aux ténèbres. Il était résolu à mieux faire la prochaine fois.